Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai, madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout changé et gâté mon naturel.»

Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore de se jeter dans le guêpier.

Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde de plus méprisable ni de plus semblable à lui.

CHAPITRE XVI
LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS Août-Décembre 1588

L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, ab irato, il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours.

Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet) une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre.

C'était le moment critique de l'Armada. L'ambassadeur Mendoza croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer toute la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et, avant tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De là, en allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux gentilshommes avec une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il entra ainsi et montra au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. Mais le roi lui montra une autre lettre qui disait que les Anglais avaient canonné l'Armada, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille hommes; qu'il n'y avait plus à songer à débarquer en Angleterre.

Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre. Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi, et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche.

Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette décision.

Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant même. Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie Philippe II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la langue française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22 août, probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à Mendoza que Guise pouvait se justifier de l'Union en rompant avec le roi. Si l'Armada était battue, Farnèse était là tout entier, avec ses trente mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans les affaires de la France.