Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux Testament), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'œuvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.
Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608» (à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y revenir en politique.
Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne l'aimait pas de cœur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui s'enrichirait deviendrait indocile. Le peuple est un mulet qui doit porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut trop le maltraiter.
Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras, hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.
Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du grand siècle, son âme formidable.
Trois choses allaient en résulter: 1o les huguenots, sous un roi catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques, mais des citoyens, des Français;
2o Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates. La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les sympathies des nations;
3o Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout leur sang.
La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée. L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le XVIIIe siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des laquais spirituels.
Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai. Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore, elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve un jour.