Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe, regardez, étudiez, interrogez.

Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique? Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère, l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde, les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté française.

Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intérieur, du doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord, cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.

Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi! quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils de notre ambassadeur.

«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye, et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et sans le saluer, lui dit en grondant: Konig van Behemen! Konig van Behemen! (roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?

«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»

Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.

Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille voleurs?

La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le drapeau de Gustave-Adolphe.

NOTES