L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne, qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui, victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et Montesquieu.
L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la Régence est comme un premier acte.
La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir. Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut bien que je leur tienne compte.
Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud. Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori.
Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.
De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature. L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus.
Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui, avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire: «Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»
Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année, par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.
D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt), ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV. Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit (sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût pas strictement du temps du Régent.