C’est le 4 juillet seulement, quand les forts furent rendus, et les chouans postés à deux lieues en avant, qu’il se résigna à déballer sur le rivage. Immense opération. Il y avait quatre-vingt mille fusils, des habits, des souliers pour soixante mille hommes, quatre-vingts canons, des masses immenses de poudre, beaucoup d’argent, trois régiments anglais (d’émigrés, soldés comme Anglais), six cents artilleurs et des chevaux d’artillerie, dix-huit ingénieurs, une administration, des chirurgiens, cinquante prêtres. Bref, c’était un monde complet.

Mais pour ses régiments, d’Hervilly ne lâche pas prise. S’il débarque quelques hommes, c’est pour les reprendre à l’instant. Admirable prudence, qui glaçait les chouans ! Ils n’auraient demandé que quatre cents soldats pour la grande entreprise de s’emparer de Vannes. Refus absolu de d’Hervilly. Il ne s’expliquait pas. Il restait une énigme, de plus en plus étrange. Il défendait aux siens de crier : Vive le Roi. « Cela fait trop de bruit. » Enfin, lorsqu’on fit à Carnac, dans ce grand lieu, si solennel, la cérémonie populaire de bénir les drapeaux, quand l’évêque de Dol proclama le roi au milieu de ce peuple en larmes, d’Hervilly s’en alla dans un coin, lui et ses officiers, croquer une messe basse.

Était-il fou ? Vauban le ferait croire. Mais Puisaye dit parfaitement ce qui lui brouillait la cervelle.

C’est en réalité que, quand il eut débarqué le grand matériel, il lui revint de tous côtés que cette expédition royaliste se faisait malgré le roi, contre le roi peut-être.

Il lui revenait de Rennes que l’agence de Paris y avait envoyé Talhouët de Bonamour pour dire au nom du roi « qu’on ne fît rien. » Et elle avait semé de faux billets, signés Puisaye, qui conseillaient partout « de ne rien faire. »

Les grands chefs vendéens en voulaient à Puisaye, aux Anglais. Ils ne refusaient pas tout à fait, mais disaient qu’ils n’agiraient que quand Scépeaux, l’un d’eux, reviendrait de Paris où il négociait. Charette renouvela son traité avec la république le 29 juin, au moment même du débarquement de Quiberon. Il y fut poussé par l’agence royaliste, poussé par l’évêque de Léon, ennemi personnel de l’évêque de Dol, que Puisaye venait d’amener.

Le coup le plus direct, et au Morbihan même, fut que la sainte ville royaliste de Vannes, reçut des saints d’Anjou, du grand curé Bernier, le mot d’ordre : « Ne bougez pas. »

Enfin, directement le nouveau roi et ses gens (d’Avaray, Antraigues, etc.) donnent ordre à d’Hervilly « de ne rien faire », de détourner l’expédition de cette côte armée et frémissante vers la côte déserte du Marais vendéen, vers Charette. Ordre insensé, stupide. L’accès, de ce côté, est difficile. Et où trouver Charette et sa petite bande ? En novembre, on n’y parvint pas.

Pour un message si grave, où tout le sort du parti était en jeu, le roi, qui se piquait de belle littérature, avait envoyé un auteur, Demoustiers, qui a écrit les Lettres à Émilie sur la Mythologie. Homme du reste agréable, tout fait pour plaire aux émigrés, vieux enfants qui n’aimaient que Faublas et Parny, et leur fade rinçure en galants madrigaux.