Puisaye sentit la défiance. Pour rassurer, il accepta qu’on fît un commandant spécial des troupes, et finement il proposa comme tel un homme qui ne pouvait le diminuer en Bretagne, car les Bretons le détestaient. C’était un Le Cat (d’Hervilly), brave et sot, qui sous Louis XVI, les avait fort brutalisés à Rennes. Il était de ces fiers-à-bras dont en 91 on composa la garde qui fit haïr le roi à mort. C’était un homme désagréable à tous. Et son régiment personnel l’était aussi, étant formé de nos insolents de Marine, des douze cents traîtres de Toulon.
Il est bien entendu que ces fiers officiers faisaient peu de cas de Puisaye, et n’auraient jamais obéi à cette figure ecclésiastique. Son évêque, ses cinquante prêtres (bien calculés pour les chouans) aux yeux des émigrés n’étaient que ridicules.
Puisaye était parti sous d’étranges auspices.
Comment autorisé ? Par un pouvoir très vague que d’Artois lui donna, malgré lui, par pure obéissance aux ministres anglais.
Il était d’autre part si peu accrédité du roi, de l’agence royale, que celle-ci disait : « On devrait, dès qu’il débarquera, le fusiller. » — Et encore : « Si Puisaye faisait roi le comte d’Artois ! »
Au moins était-il sûr des Anglais ? Il fut bien étonné lorsque déjà en mer, ouvrant les instructions que les ministres lui avaient données cachetées, il y vit tous les signes d’une extraordinaire défiance. En le lançant, on le bridait. Il devait régler sa conduite sur les ordres qu’il recevrait de temps en temps (chose inepte, impossible, à travers les variations de la mer, et tant de hasards imprévus d’une telle guerre !). Il n’avait de secours à attendre des Anglais qu’autant qu’il leur donnerait un port, une place forte. Enfin, commandait-il en chef ? Là, celui qu’il croyait son subordonné, d’Hervilly, lui montra les instructions supérieures qu’il avait, et qui, pour tous les cas, le rendaient maître des troupes et de ce grand matériel.
En réalité, Pitt, Windham, assourdis des dénonciations des émigrés contre Puisaye, inquiets pour cette grosse affaire où ils avaient mis 28 millions, regrettaient de la confier à un homme si douteux, et avaient trouvé bon d’y constituer un solide garde-magasin (honnête à coup sûr), d’Hervilly, qui répondrait de tout. Les régiments d’émigrés constituaient aussi une propriété britannique d’importance, régiments coûteux, si bien soldés, vêtus, où les soldats étaient presque tous d’anciens officiers de terre, de mer, des chevaliers de Saint-Louis, etc. M. d’Hervilly fut chargé de ne pas gaspiller une telle élite aux folles aventures chouanesques, d’en être le gardien économe, même de l’augmenter, s’il pouvait.
Il gardait tout si bien qu’il n’eût rien fait du tout. Mais l’amiral anglais, Waren, se mit du parti de Puisaye. En voyant ce grand peuple, il trouva qu’il était indigne de ne pas lui donner des secours préparés pour lui. D’Hervilly fut ainsi forcé de débarquer.
Il y fit mille chicanes, et disputa sept jours. D’abord : « Je ne veux pas descendre sans faire une bonne reconnaissance dans les règles. » Elle est faite. Il ne descend pas. — Puisaye insiste. « Eh bien, dit-il, je descendrai si vous me garantissez par écrit qu’il n’y aura pas d’opposition. » On rit.