Pauvre peuple ! mais très redoutable, ayant bien mieux gardé que tous l’étincelle fanatique. Cette grande scène tourbillonnante était pleine d’effroi. Hoche fut ici superbe de hauteur intrépide et de lucidité. « Du calme ! du secret ! » écrit-il aux généraux. Et à Paris, aux Comités : « Soyez tranquilles ! »
Sa crainte était pour Brest tout autant que pour lui. Il dit à l’officier solide qu’il y met : « Tiens-y jusqu’à la mort ! » En ce moment, il ramasse des troupes, en emprunte aux généraux voisins. De Paris, rien qu’une promesse de douze cents hommes, avec des troupes qui viendront tôt ou tard ou du Nord ou des Pyrénées.
Le 5 juillet, il eut treize mille hommes. Point de canons encore, point de cavalerie qu’il demandait depuis trois mois. L’ennemi, au contraire, avait là sous la main tout un peuple pour lui, quinze mille chouans, braves et armés, avec lesquels il occupa Auray. Et, s’il eût avancé, il en eût eu bien d’autres, tous dévoués jusqu’au dernier homme. Les officiers qu’on donna aux chouans, Tinténiac, Vauban, eurent un assez grand avantage.
Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, préféré cette côte. La chouannerie y était toute neuve, et dans la plus rude Bretagne, tenace et violente, à têtes rudes, étroites, ce qui n’exclut nullement les ruses du sauvage. De plus, chose assez rare, il y avait un homme. Le féroce Georges Cadoudal fut l’homme vrai de la contrée. Ce n’est pas ici un Charette (méridional par sa mère). Georges était le Morbihan même, aussi identique au pays que les cailloux, les chênes trapus, biscornus, de la lande, que les cairns sinistres des grèves désolées de Carnac.
Lorsque nos brillants émigrés, dans leurs beaux habits rouges, virent les amis, les alliés qu’on leur avait promis, ils n’en revenaient pas. Ils croyaient voir des bêtes. Ces sauvages tannés, en guenilles, d’étrange langue sans un mot de français, les firent rire. « Croit-on, disaient-ils, que nous allons chouanner avec ça ?… Est-ce qu’on croit aussi nous coucher dans la rue ? etc. » Ils se cherchèrent des logements dans les cahutes de pêcheurs qui formaient treize petits hameaux dans la presqu’île.
Les chouans, d’autre part, ne furent pas moins surpris. Ils portaient la croix blanche, les émigrés la noire (anglaise). Ils observèrent avec tristesse que sur les forts deux drapeaux flottaient, le blanc du roi, et le rouge d’Angleterre. Voyant des caisses d’armes, ils se jetaient dessus, mais ces caisses étaient pour d’autres, dit le commandant d’Hervilly. Leur homme, Puisaye, qui leur écrivait tant de Londres, n’était pas non plus le vrai commandant.
Expliquons bien Puisaye. On a vu en octobre 94 comment il prit le cœur de Pitt par l’amorce des faux assignats. Puisaye avait deux faces. Né Normand, mais Breton de rôle. C’était un vrai Janus. Il avait été élevé à Saint-Sulpice, et sa figure douceâtre de bon séminariste, était d’un homme liant, prêt à tout. Par son côté Normand il était constitutionnel (comme à la Constituante, où il avait été), et, du côté breton il était tout chouan, obligé d’être violent, de dire par exemple : « Vainqueurs, nous balayerons les immondices constitutionnelles. » Mais les princes n’étaient pas dupes de ce mot. Les deux cours opposées de Louis XVIII et d’Artois le détestaient également. D’Artois disait, quand on nommait Puisaye : Ah ! je crois voir la tête de Robespierre ! » Ce qui est sûr, c’est que ce grand calculateur n’avait pas un parti très fixe. A Rouen, on croyait qu’il ferait roi un prince anglais York. Lui-même étonna fort un loyal émigré, Vauban, en lui disant : « Si Orléans revient, que faire ? »
Son plan, pour Quiberon, était grand et hardi. Il eût voulu avoir avec lui, bien à lui, quelque peu de troupes anglaises (point d’émigrés, qui devaient gâter tout). Les chouans, appuyés à cette petite base, et se lançant à fond de train avec leur furieux Georges, allaient emporter Rennes, remettre la Vendée debout, et l’entraîner. Ce tourbillon, rasant la Loire, enlevait Nantes, enlevait tout.
Les chouans iraient-ils si loin ? On pouvait en douter. Puisaye n’en doutait pas. Il déroula ce plan épique et démontra qu’en huit jours il serait suivi de cent mille hommes ! Pitt n’en demandait pas tant. Il voulait seulement une diversion et se nantir d’une place qu’il garderait contre la France (Belle-Isle ? Lorient ? Saint-Malo ?) Il admira, se tut, se dit :
« C’est un homme bien dangereux. »