Comment se maintient-il, ce pays discordant ? Le fanatisme est déjà attiédi. Sa force tient à trois choses :
1o A l’encouragement quotidien. Chaque jour, sur la côte, même la plus difficile, tombent des embarcations anglaises, chargées de toutes sortes de biens, armes, poudre, habits, souliers, rhum, faux assignats, or même. Ceux qui jadis se jetaient si souvent sur les épaves des naufrages, ici pour recueillir cette manne de la mer, et l’eau-de-vie surtout, se rueront à coups de fusils.
2o Quelle joyeuse vie d’aventures, courir librement le pays, trouver en toute ferme le grenier plein, la cave pleine, réservés « pour le bon chouan ! » moissonner sans avoir semé ; bref, se trouver maître de tout.
3o La terre est au chouan. Et deux terres différentes, celle de son maître l’émigré, celle du patriote absent qui s’est sauvé en France. Malheur au patriote qui reviendrait, réclamerait son bien ! Et quant à l’émigré, son fermier, le chouan, désire-t-il son retour ? Non, Stofflet, je suppose, est peu impatient de revoir son cher maître, M. de Maulévrier.
L’émigré, le chouan, ce sont deux intérêts contraires. C’est ce que comprenait Puisaye. Les remettre en présence, c’est glacer le chouan, lui faire tomber les armes. Ramener l’émigré, en Vendée, en Bretagne, ce sera la mort du parti.
La côte semblait fort bien gardée au Morbihan par notre flotte, très forte ; mais l’indiscipline de nos marins novices la fit battre (23 juin). Elle fut bloquée à Lorient. Et l’énorme convoi que protégeait la flotte anglaise put mouiller à son aise près de Carnac, à la large presqu’île de Quiberon qui ne tient à la terre que par une langue étroite. Elle est très mal défendue par des petits ports, presque vides, sans vivres ; ils se rendirent bientôt. Derrière, jusqu’à Auray et Vannes, la sombre contrée, fort boisée, de petits chênes, bouillonnait la chouannerie (26 juin 95).
Nul obstacle. Quand Hoche arriva, il trouva que son ordre pour réunir des troupes n’avait pas été obéi. Il n’y avait que quatre cents hommes ! Les historiens royalistes montrent très bien son grand danger. Il était réellement assis sur un volcan. Et, le pis, un volcan obscur qu’on ne pouvait calculer ! Même les villes ne tenaient à rien. D’Auray tout fuit vers Lorient. D’autres vers Rennes. Vannes est tout royaliste. Ce fut comme une traînée de poudre. A Caen, Rouen, on crie : « Vive le roi ! » La Loire éclate. La grande Nantes est bloquée ! Saint-Malo, miné en dessous, attendait une flotte anglaise déjà près de Cherbourg, flotte chargée d’officiers qui, descendus, auraient agi en cadence avec ceux de Carnac, et tous ensemble auraient entraîné les chouans vers Rennes, vers la Loire, et, qui sait ? vers Paris.
Un temps chaud et superbe illuminait Carnac. Ce lieu austère, avec ses vieilles pierres druidiques, sa grève presque toujours déserte, offre tout à coup un grand peuple. Tout sort des bois, des rocs. Trente mille âmes sur la grève, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui pleurent de joie et remercient Dieu ! Ils apportent tout ce qu’ils ont de vivres, ne veulent pas d’argent, ils sont trop heureux de servir. Tous, femmes, même enfants, ils s’attellent « aux canons du Roi », il les tirent dans le sable. Et les hommes se mettent à la nage pour aider à sortir les caisses des bateaux (Puisaye, VI, 144).
Mais que devint cette foule exaltée quand elle vit descendre des vaisseaux, en costume pontifical, descendre (ô bonheur !) un évêque ! L’intelligent Puisaye avait chargé la flotte de prêtres (avec dix milliards d’assignats). Les femmes, hors d’elles-mêmes, rouvrent les chapelles, s’y étouffent, les lavent de larmes.