Quelle administration, quel tribunal eût eu la force de sévir, quand la Convention elle-même mollit, fléchit ? quand les royalistes introduits dans ses Comités gouvernants, par exemple Henri Larivière, écrivent : « Ce sont les terroristes qu’il nous faut désarmer » (terroristes, lisez patriotes), autrement dit : désarmons les victimes, facilitons l’assassinat.

Ces Comités crédules, ayant de tels meneurs, n’entendent pas les avis de Hoche. Ils entendent les contes, les fables, les mensonges du rusé Cormatin. Ce fourbe (neveu d’un chirurgien et, de son vrai nom, Désoteux) s’était fait en Bretagne grand chef de parti, général, une puissance. On pousse à ce point l’atrocité de la sottise jusqu’à charger ce chouan d’arrêter ceux qu’on appelle jacobins. Il écrivait impudemment aux Comités : « Vous craignez les Anglais. N’ayez peur. Un seul mot de moi les renverra. » Cormatin protégeait la France !

Tout périssait. Le soldat affamé mangeait souvent de l’herbe. Des généraux, Canclaux, dans la Vendée, était malade ; Hoche, en Bretagne, le devenait. Dans une lettre il avoue son chagrin, « sa misanthropie ».

Enfin, le 23 mai, un hasard livre à nos représentants des lettres secrètes de Cormatin. Il écrit à un chef « qu’il faut dissimuler encore, endormir les républicains, n’agir que de concert avec tous les royalistes de France. » Et surtout, ce qu’il n’ose écrire, attendre la grande flotte anglaise que Puisaye, l’autre fourbe, a obtenue de Pitt, et qui va ramener une armée d’émigrés.

Dès avril, Charette avait dit qu’il n’acceptait la paix que pour gagner du temps. Cormatin est arrêté le 25 mai. La guerre éclate le 26. Tout l’intérieur remue et la côte menace. Double embarras pour Hoche. Il faut qu’il se divise pour faire face aux chouans, pour protéger les villes, garder les routes. Et, d’autre part, il faudrait, au contraire, qu’il pût se concentrer pour repousser le débarquement imminent. Où, et quand, et comment doit-il se faire ? On ne peut le prévoir. Hoche ignore tout. Il est en pleine nuit. Tout est si sûr pour l’ennemi et si discret pour les chouans que, pour enlever de la poudre, ils font à son insu une course de trente lieues !

Dans cette grande attente d’un mois, (du 26 mai au 26 juin), jetons sur la contrée un regard qui fera mieux comprendre le drame de juillet.


L’homme de ruse et de calcul qui avait obtenu de Pitt l’expédition, Puisaye, lui avait dit qu’il enlèverait la Bretagne, entraînerait la Vendée. Il leurrait les Anglais de ce hardi mensonge : « Que Stofflet, que Charette l’assuraient qu’ils feraient des diversions. » (Mss. de Puisaye, Louis Blanc, XII, 385.)

Entraîner le pays d’un même élan était fort difficile. Tout s’y était localisé, figé. La longueur de la guerre avait fait de chaque armée, de chaque chef, comme une puissance féodale, et toutes ces puissances dissonantes au plus haut degré. L’armée d’Anjou, du centre, sous le prêtre Bernier, et Stofflet le garde-chasse, gouvernée par les prêtres, était clérico-paysanne. A sa gauche, Charette et ses bandes à cheval, allant, venant, virant par les routes embrouillées du Marais vendéen, avec ses amazones galantes (et très cruelles), sa dame Montsorbier, est l’ennemie des prêtres, aime peu l’émigré. A droite de la Loire, et jusqu’à la Vilaine, au château de Bourmont, Scépeaux a dans sa bande force nobles, plusieurs émigrés, peu sympathiques aux prêtres. Puisaye, qui tout à l’heure quittera l’Angleterre, est fort vers Fougères et vers Rennes. En Normandie, Frotté. Au Morbihan commence la féroce démocratie du meunier Georges Cadoudal.

Tous ennemis de tous. Stofflet, Bernier, fusillèrent Marigny. Charette condamne à mort Stofflet. Puisaye, trop fin, suspect, pour la plupart semble le traître. Enfin, à part de tous, Georges fait dans les chouans une chouannerie plus sauvage, qui proscrira les autres, surtout les émigrés.