Ce qui est sûr, c’est qu’Isnard et Cadroy montèrent chez Montpensier, où était le commandant, et demandèrent à boire. On donna du vin. « C’est du sang ! » dit Isnard, en le repoussant. Il accepta de l’anisette. Cinq ou six massacreurs sanglants osèrent se présenter, demandèrent d’achever (ils en tuèrent jusqu’à quatre-vingts). « Misérables, dirent les représentants, vous nous faites horreur… Qu’on les arrête ! » Ils restèrent deux jours en prison. Telle était la faiblesse (et la peur ?) des représentants, que, six jours après, ces tueurs étant venus demander cent sabres, Chambon signa l’ordre de les donner.
Marseille, c’est la loi du Midi, l’exemple, la haute impulsion. Sa tuerie fut répétée partout par des assassinats si nombreux qu’en certaines localités (comme Lisle, où on tua cinquante personnes,) ce fut un vrai massacre. Tout cela très notoire ; mais nul procès possible. Si l’on essaye d’en faire, nul témoin n’ose déposer.
Ce que l’on a ignoré jusqu’ici, et ce que les papiers inédits de Goupilleau m’apprennent, c’est le terrible crescendo, la furie de tuer, toujours plus enragée, qui éclata comme une maladie. Notons-en les progrès :
1o On tue des modérés. L’administrateur de Vaucluse, anti-jacobin, un Tissot, ayant avoué qu’à Mondragon, les honnêtes gens avaient tué vingt-trois patriotes, fut sur le champ mis en morceaux.
2o On tue même des réacteurs. Un ami de Rovère, Raphet, est traîné par la foule, qui le constitue juge pour faire périr les juges d’Orange. Sans droit et sans pouvoir, il les condamne à mort, sauf l’huissier de ce tribunal, qu’il essaye de sauver. On tue l’huissier, et l’on jette des pierres à Raphet. Son effroyable complaisance ne lui donne pas la sûreté. Il supplie qu’on l’appelle à Paris, ou il est perdu.
3o Voici qui est encore plus fort. En formant à Paris le jury qui condamna Fouquier-Tinville, on avait fait venir de Vaucluse un certain Rhédon, un aubergiste réacteur. Fouquier tué, Rhédon retourne à Lisle, où il est tué comme modéré !
CHAPITRE X
QUIBERON.
25 juin–22 juillet 95.
Ce cruel mois de mai, qui fut l’éruption des grands massacres du Midi, arracha dans l’Ouest le voile de la fausse paix, hypocrite et sanglante, et montra les abîmes qui se cachaient dessous.
Les représentants s’obstinaient à croire à cette paix, à dire, redire à la Convention qu’elle avait tout fini, tandis que de toutes parts continuaient les assassinats des patriotes, les attaques sur les routes, l’affamement des villes, où les chouans empêchaient d’apporter les vivres. État plus cruel que la guerre. A la moindre répression, c’était Hoche que l’on accusait. « Il violait la paix. Il se plaisait à réveiller la guerre, à se refaire une Vendée. » Par deux fois, on faillit lui ôter le commandement.
Tout au contraire, c’était l’indulgence qui perdait tout. La débonnaireté de Carnot (qui dirige la guerre jusqu’en mars), la magnanimité, souvent très inconsidérée, de Hoche, émoussaient l’action. Quelle risée les chouans purent faire de sa lettre héroïque, imprudente, au coquin Boishardy ! Il lui ouvre les bras, lui écrit comme un frère, tend sa glorieuse main à cette main sanglante. Nouveaux assassinats. A mort les modérés ! à mort le paysan qui porte son grain à la ville ! à mort les voyageurs les plus inoffensifs ! Ils tuèrent neuf enfants qui s’en allaient à une école de marine.