Ceux-ci, très peu nombreux, étaient très violents. C’est de là que Maignet, pour suppléer au nombre par l’excès de terreur, organisa son tribunal d’Orange qui, en deux mois, jugea douze mille accusés, en fit périr trois cents.

Même après thermidor, les Jacobins de Marseille, fort imprudemment, menacèrent, provoquèrent cette grosse ville toute girondine ou royaliste, parlant de refaire la Terreur. Ils crièrent tant que Jean-Bon Saint-André lui-même appela sur eux la sévérité de l’Assemblée. Marseille alors s’éveille contre cette poignée d’hommes, et les voilà tous en prison.

Le massacre de Lyon, fait le 6 mai, su bientôt à Marseille, donne une horrible émulation. Le 10, trente prisonniers de Marseille, amenés à Aix pour être jugés, sont tués en présence de la troupe ! et un peu plus tard quarante-deux !

Il était évident qu’on allait tuer le reste, une centaine, qui étaient enfermés au fort Saint-Jean. Les ouvriers patriotes de Toulon prirent hardiment leur défense, osèrent dire qu’ils mettraient Marseille à la raison. La grande ville s’indigne et bouillonne. Les représentants Chambon, Cadroy, Isnard, pris du même vertige, lancent contre Toulon de sanglantes proclamations. Isnard (l’homme fatal qui, plus que personne, avait perdu la Gironde) eut ici encore un accès de cette funèbre éloquence qui fit toujours de grands malheurs. Du balcon de l’hôtel de ville, il dit aux Marseillais : « Si vous n’avez pas d’armes, prenez les ossements de vos pères égorgés. »

Les représentants, sur la route de Toulon, surent, le 9, le premier effet, effroyable, de leurs paroles meurtrières. Le 27 mai (7 prairial), une toute petite ville, Tarascon, prend feu. On monte, on force le château, on frappe, on blesse, on tue ; blessés, morts ou mourants, n’importe, on jette tous ces corps du plus haut de la tour. Brisés sur les rochers, en morceaux, ils plongent au Rhône.

Les représentants, indignés, mandent la municipalité de Tarascon. Mais, sous leurs yeux, les Marseillais faisaient une chose plus sanglante. La masse ouvrière de Toulon, mal armée, en guenilles, avançait contre la superbe colonne marseillaise. Elle lui envoie comme parlementaire un chirurgien. On le fusille, et l’on fond sur les Toulonnais. La cavalerie de Marseille en tue beaucoup, prend, en ramène en triomphe une centaine pour les faire juger ou pour les tuer sans jugement.

Sur le massacre de Marseille, nous avons force pièces. Nous avons le récit d’un témoin, prisonnier lui-même, un des fils d’Orléans, M. de Montpensier. Les morts (sauf un juge de Paris) sont tous des artisans de divers pays. Les tueurs étaient des jeunes gens « assez bien habillés », et ce semble, de petite bourgeoisie. Un de leurs chefs, Robin, est fils de la dame d’une auberge ou hôtel. Mais ils attendirent plusieurs jours, ne voulant rien faire sans les Lyonnais, sans la compagnie de Jésus, qu’amenait un Dutheil, de Lyon.

La chaleur était excessive, et l’on se gorgeait d’eau-de-vie. Pour tuer plus commodément, on tenait les prisonniers à jeun depuis plusieurs jours. A cinq heures du soir, on court au massacre. Montpensier put bien voir, étant en parfaite sûreté, honoré même des jeunes royalistes, qui mirent chez lui le commandant du fort et son adjudant désarmés.

Il y avait à Marseille un bataillon de Loir-et-Cher. Le capitaine, indigné, court chez Cadroy, le représentant, qui, loin d’aller au secours, lui défend de battre la générale. Il la bat malgré lui, ramasse à grand’peine une cinquantaine de grenadiers. Enfin, c’est au bout de quatre heures, c’est seulement entre huit et neuf heures du soir, que Cadroy et Isnard se mettent en mouvement, se décident à aller à la prison du fort Saint-Jean. L’exécrable besogne était bien avancée. Ils avaient tout tué dans un cachot de vingt-cinq personnes. Ils en assiégeaient un de trente prisonniers, tiraient même le canon contre la porte ; enfin, avec de la paille, y mirent le feu. Les représentants crient, veulent les désarmer. — « Mais c’est vous, disent-ils, qui nous avez poussés à la vengeance ! — A nous grenadiers ! arrêtez ces furieux ! » Le capitaine en arrêta quatorze ; mais, lui-même, Cadroy, renvoie ceux qu’on a arrêtés ! (Voy. la déposition, Frér., 132.)

Un grenadier du même bataillon prétend que Cadroy aurait dit : « Pas de canons ! ça fait trop de bruit. Vous allez avertir la ville… Allons, allons, enfants ! Je suis à votre tête… Vous avez eu le temps. En voilà bien assez. »