On ne peut s’étonner que le soldat affamé, fouillant les maisons de la côte, et n’ayant à manger que ce qu’il enlevait à la pointe de la baïonnette, commît de grands excès, qui désespéraient Hoche. Et à travers cela, des éclairs de bonté ; pour retrancher leur camp, n’ayant pas de terre sur cette côte qui n’était que sable, ils évitèrent pourtant de toucher au cimetière des chouans. Ils furent, on le verra, admirables pour les prisonniers.

Ce qui les enrageait le plus, c’est qu’ils ne trouvaient rien dans les maisons. Le chouan trouvait tout. Les femmes lui réservaient les vivres, et les refusaient opiniâtrement au soldat. Dans leur obstination dévote, elles aimaient mieux tout martyre. Ces saintes étaient terribles. Pour faire tuer les nôtres, la nuit elles couraient les bois. On prit certain Victor (qui était une femme) avec des messages de mort. (Savary. V. 250.)

Dans cet état d’irritation extrême, de terreur sur la côte, tout un peuple avait fui vers la presqu’île, sans y entrer encore, car le fort, le camp la fermaient. D’Hervilly, au lieu de placer les chouans armés (sous Vauban et Georges) dans un poste qui couvrît ce peuple, les avait mis très loin, hors de la presqu’île, à Carnac. Georges, voyant au loin les républicains qui venaient prendre Sainte-Barbe, l’entrée, la clef de la presqu’île, et qui allaient trouver là cette malheureuse foule, avertit Vauban ; ils envoyèrent en vain pour avoir du secours. Vauban, désespéré, proposait de ne pas attendre, d’attaquer. Mais les chouans étaient abattus. Les chefs obtinrent d’eux seulement qu’ils se retireraient pas à pas, et qu’en retardant l’ennemi, ils sauveraient tout ce monde. Les chouans tinrent trois heures, et la malheureuse foule put au moins se jeter pêle-mêle par-dessus la palissade, se mettre à l’abri de l’autre côté.

Alors enfin, alors, au bout de ces trois heures, on vit arriver d’Hervilly, un de ses régiments, dont il garnit les forts. Chose incroyable ! jusque-là ils étaient sans défense. Leur feu écarta les républicains. Mais s’ils ne s’emparèrent des forts, ils prirent le grand poste essentiel, Sainte-Barbe. Hoche crut dès lors les avoir enfermés (7 juillet).

Cela fit tout à coup trente mille âmes dans la presqu’île, trente mille bouches à nourrir ! D’Hervilly déclara ne devoir la ration qu’aux siens, aux troupes soldées de S. M. Britannique. Les femmes et les enfants n’eurent que quatre onces de riz. Et ces vaillants chouans de Georges qui venaient de sauver les forts, n’eurent chacun qu’une demi-ration de soldat. Puisaye, Vauban crièrent. Et alors d’Hervilly dit la chose la plus étonnante : qu’il leur donnerait la ration et la solde, s’ils prenaient l’habit rouge et se faisaient Anglais. Tonnerre d’indignation. Les chouans affamés lui rejetèrent son pain.

Puisaye rend une haute justice à l’énergie des républicains, à leur activité, et s’accorde parfaitement avec le récit de M. Moreau de Jonnès, un grenadier de Hoche. « Le dénûment de toutes choses où ils étaient leur donnait de nouvelles forces, un redoublement d’impétuosité et d’audace… Je les voyais de loin. Les officiers travaillaient comme les soldats en manches de chemise… Nous eûmes mille difficultés pour armer le fort Penthièvre de pièces pesantes. Mais les républicains s’attelaient eux-mêmes à leurs canons », etc. (Puisaye, VI, 168, 288.)

Il y avait là une jeunesse admirable, celle de Nantes, si éprouvée, mais si ardemment patriote. Il y avait Rouget de Lisle, l’auteur de la Marseillaise que Tallien avait délivré des prisons de la Terreur. Il y avait ce jeune Moreau de Jonnès, si aimable, toujours souriant, et qui nous a donné son excellent récit. Une alacrité héroïque, semblable à celle de Hoche, était en tout ce monde, malgré la pénurie des vivres. La chaleur était excessive. Ils n’avaient presque que du vinaigre et de l’eau-de-vie.

Contre cet héroïsme, Puisaye croyait à l’héroïsme. Il avait foi à la Bretagne, à sa chouannerie, à l’énergie sauvage de Georges Cadoudal, qui n’était pas encore le chef titré de la contrée, mais y avait déjà un grand ascendant populaire. Ce Georges semblait taillé sur le patron des Juges d’Israël, d’Aod, « qui frappait des deux mains », ou du vaillant et sanguinaire Jéhu. Le tirer de la presqu’île, le relancer au Morbihan, le jeter sur le dos de Hoche comme un tigre ou un jaguar, c’était une idée simple. Dans la réalité, le général républicain, avec ses treize mille hommes, n’avait dans la contrée que le petit espace qu’il couvrait de son camp. Il tenait au bord du pays comme un corps étranger, extérieur, sans racines. Malgré sa superbe attitude, il avait fort à craindre si, attaqué de front par les troupes régulières de d’Hervilly, il était pris derrière par les chouans.

On en avait dix mille armés dans la presqu’île. Huit mille, sous Georges et M. de Tinténiac, furent embarqués, et remis à la côte. Deux mille cinq cents, sous un autre chef de bande, furent envoyés du côté de Quimper. Il suffisait que, même sans agir, ils courussent le pays, pour que Hoche manquât de vivres. Mais, le 16, ils devaient d’ensemble tomber sur les républicains, qui se trouveraient ainsi entre deux feux.

« Attendez le comte d’Artois. Voilà qu’il est en mer. »