Puisaye avait reçu le 10 cette fausse nouvelle d’Harcourt, vieux radoteur qui résidait à Londres avec le titre d’ambassadeur du Roi, et qui, sans s’en douter, servait les intrigues des deux petites cours pour paralyser tout. Puisaye n’en tint nul compte, et convint avec d’Hervilly, avec Georges, que la double attaque se ferait sans faute le 16.
Le 14, on apprend qu’un secours arrive d’Angleterre. Ce n’est pas le comte d’Artois (il promettait toujours et jamais n’était prêt). Ce n’était pas ce que Puisaye avait instamment demandé, les officiers émigrés de Jersey. L’agence l’en priva, les fit envoyer vers Saint-Malo. C’étaient seulement mille hommes, un petit corps formé de débris d’anciens régiments. Le tout mené par un jeune homme, le très jeune colonel Sombreuil, cher à l’émigration pour sa valeur fougueuse, et bien plus encore pour sa sœur, pour la fameuse légende (vraie ou fausse) du 2 septembre où elle sauva son père.
Cette brillante figure allait éclipser tout. On ne manquerait pas de lui attribuer tout succès qu’on aurait. Sombreuil ne pouvait arriver que le soir du 15, débarquer que le 16. Le 15, après-midi, d’Hervilly, sans l’attendre, donna ses ordres pour l’attaque convenue du lendemain. En vain, Puisaye, Waren, le suppliaient d’attendre, de profiter du renfort de Sombreuil. En vain Puisaye lui demandait la chose indispensable, de s’assurer si Georges, Tinténiac, étaient prêts à agir sur les derrières de Hoche. Il n’entend rien, n’écoute rien. Ce qui est dit est dit.
« Comment Puisaye ne l’arrête-t-il pas d’autorité ? (dit ici Louis Blanc). Il reçoit à l’heure même de Londres son titre de général en chef qui subordonne d’Hervilly. » — Mais tous les émigrés l’auraient taxé de lâcheté. Ils l’auraient laissé seul, et suivi d’Hervilly. — Enfin, que fût-il arrivé si Georges se fût trouvé exact au rendez-vous, et si Puisaye se fût obstiné à y faire manquer d’Hervilly ? De quels reproches amers, de quel mépris l’aurait-on accablé ?
Puisaye, quoiqu’il jugeât insensé[20] de combattre sans s’assurer de Georges et de Tinténiac, ne put empêcher rien. Le plan de d’Hervilly était de partir de nuit, de surprendre Hoche à Sainte-Barbe, pendant que Vauban surprendrait le poste de Carnac. Ni l’un ni l’autre n’arriva avant jour. Nulle surprise. Quelques coups de feu, tirés au loin, firent croire un moment à Puisaye que ses chouans étaient venus. Point de chouans. Mais Hoche, bien éveillé, en force, avec beaucoup d’artillerie.
[20] Je ne sens nullement la contradiction que Louis Blanc croit remarquer entre Puisaye imprimé et Puisaye manuscrit. Les deux concordent admirablement. — Je n’attache pas autant d’importance que lui au récit de Rouget de Lisle. Ce récit de 1834 est de la grande fabrique d’alors où se faisaient tant de Mémoires sur des souvenirs confus, souvent erronés, des vieillards. Il y a des scènes mélodramatiques, et visiblement arrangées (p. 30), des choses ridicules, comme les paroles de Georges (p. 36), le mot de Blad à Sombreuil (p. 103). Pourquoi Hoche eût-il donné à Rouget de Lisle la grave commission de sommer les émigrés (p. 96) ? Cela revenait bien plus naturellement à celui que nomme Moreau de Jonnès, à Ménage, le héros de la nuit. Hoche dut lui en donner l’honneur.
D’Hervilly, le voyant de front si imposant, ordonna un mouvement oblique qui présentait son flanc, le faisait défiler tout entier sous le feu de Hoche. Contre ce feu, les canons royalistes, fort bien placés, tonnaient, et déjà démontaient des pièces. D’Hervilly les déplace, les porte en bas dans le sable, où ils s’engagent, ne servent plus à rien. Alors il fait retraite avec son régiment. Mais les autres n’étant pas avertis, on battait d’un côté la charge, et la retraite de l’autre. Le désordre fut au comble, la perte énorme, d’Hervilly blessé mortellement. Tout eût péri si Waren, de ses chaloupes canonnières, n’eût fait un feu très vif qui enfilait toute la plage et qui arrêta les vainqueurs.
Qu’était-il arrivé ? Et comment les chouans, le 16, ont-ils manqué au rendez-vous ?
D’abord ces chouans n’étaient pas gens à mener comme on voulait. C’étaient eux qui menaient leurs chefs. Ceux qui s’en allaient vers Quimper, voyant là de belles moissons, et personne pour les couper, se firent moissonneurs, oublièrent. Et les huit mille de Georges étant si forts, ne trouvant rien qui résistât, s’emportèrent au loin, s’attardèrent à des attaques de bourgades, de villages « bons à piller. » Des deux officiers qui avaient le titre du commandement, Tinténiac brave et léger, se laissa entraîner de bataille en bataille. Son second, Pontbellangé, homme peu net (selon Puisaye) et qui pilla les caisses, l’attira vers le nord, comme voulait l’agence, au plus loin de Quiberon. Dans ces forêts, peuplées de fées mauvaises, il suivit un mirage. « Des dames, lui disait un billet, vous attendent au château de Coëtlogon avec des lettres du roi. » Qu’étaient ces dames ? ces lettres ? L’étourdi fut tenté, oublia Quiberon, alla à ce château. Il y fut attaqué par les républicains. Un grenadier qu’il poursuivait, se retourna et le tua (18 juillet).