Le plus simple bon sens disait qu’il ne fallait pas mettre ces hommes au grand poste de confiance, au fort Penthièvre. Mais ce fort, presque entouré de la mer, et très escarpé d’un côté, permettait peu l’évasion. Un certain David, l’un d’eux, hasarda tout, il se laissa couler par ses pentes rapides, et reconnut fort bien que ce n’était pas un abîme, mais des assises en gradins, chacun de cinq, six pieds de haut, et que le petit bord, de gradin en gradin, faisait une sorte de sentier large à peu près d’un pied et demi. Son succès enhardit. Et trente autres, la nuit suivante, usèrent du même chemin.
Hoche, à qui l’on mena David et qui apprit que l’on pouvait monter, craignait un piège et hésitait à risquer ses meilleurs hommes dans un tel casse-cou. On dit que ce fut Tallien, qui saisit avidement ce moyen d’abréger. Il était fort pressé. Compromis par les Espagnols, les royalistes, et près d’être accusé, il avait fait du zèle et avait obtenu d’être envoyé par la Convention, avec Badl, un solide patriote. Mais d’un moment à l’autre l’accusation pouvait s’élever dans l’Assemblée. Il avait peur de Paris, plus que de Quiberon. Un bon coup sur les émigrés pouvait seul le tirer d’affaire.
Comment serait la nuit, claire ou obscure ? C’était la question. La soirée n’était que trop belle. Hoche monta sur un pic assez élevé qu’on appelle la Roche-aux-Fées, et observa. Les troupes répandues tout autour le virent là, reconnurent cette haute figure, fine et délicate, héroïque, qui se détachait fièrement dans un dernier rayon de soleil. Un cri immense s’éleva, une chaleureuse acclamation. (20 juillet, 2 thermidor.)
Tout alla bien. La soirée devint sombre. Vauban alla au fort, inquiet. Il trouva qu’on se gardait mal. Sombreuil y alla tard, crut que tout était bien. En retournant il le dit à Puisaye, puis s’en alla coucher chez lui à deux lieues. Tous s’endorment avec confiance.
Hoche ne s’endormait pas. Il forme une colonne de grenadiers d’élite sous l’adjudant Ménage, un homme sûr, qui ira par la droite, montera conduit par David, fera l’exécution. Une autre colonne de front doit attaquer, tandis que, sur la gauche, Humbert tournera le fort et le long de la mer.
Ménage et sa colonne devaient marcher une lieue et demie dans les ténèbres, ayant sur eux l’artillerie des forts, de plus, sur les deux flancs, celle des bâtiments anglais, qui eût tiré de droite et de gauche si elle les avait découverts. Le temps, qu’on désirait mauvais, le fut bien plus qu’on ne voulait. Ce fut un froid orage, qui venant avec la marée, poussait la vague contre le chemin qu’on suivait, la lançait au visage. On marchait en pleine eau et jusqu’à la ceinture. Les fusils se mouillaient, et l’on ne pouvait plus compter que sur les baïonnettes. Le chemin devint si étroit, qu’on ne marchait plus qu’à la file, le long de cette mer terrible.
Une ombre suivait, allait, venait, reconnaissait les chefs, les nommait, les encourageait. Il était là, le bien-aimé et l’intrépide, les réchauffait de son grand cœur.
Mais la montée commence. On n’y voit goutte. On suit David. Ces gradins de cinq ou six pieds, qu’il faut souvent escalader, ce fin petit chemin de dix-huit pouces qui en fait le rebord, tout cela étonne un peu nos jeunes soldats sans parler de l’abîme noir qu’on a dessous, l’aboiement de la folle mer. Plusieurs, à ce moment, (Moreau de Jonnès l’avoue) se ressouvinrent de leur enfance et se mirent à dire leurs prières.
Au haut, sur la plate-forme, la garde s’abritait de la tempête, du vent furieux. Le petit mur est sauté au cri de : « Vive la République[21] ! » Tout est tué. On se précipite en bas, dans le retranchement où étaient les batteries. Il était temps. Elles tonnaient déjà. A la première lueur de l’aube, on avait distingué une longue ligne noire, la colonne d’Humbert qui s’avançait. On tirait, quand les canonniers furent pris, assommés sur leurs pièces. Cependant, avertie par le bruit, une chaloupe canonnière des Anglais fit feu sur cette colonne, qui fut un moment ébranlée. Rouget de Lisle qui y était, dit l’effet surprenant qu’eut, pour la rallier, la vue du drapeau tricolore qu’on leur montra flottant sur le fort et vainqueur. Ils reviennent, se précipitent, s’emparent des batteries, tuent les premiers qui venaient au secours. D’autres viennent, mais des déserteurs, qui crient : « Vive la République ! »
[21] Récit très vraisemblable et bien moins romanesque que ceux de Vauban et Puisaye, qui voudraient nous faire croire que les royalistes furent pris par une ruse très grossière, « que chaque patrouille qui sortait du fort rentrait doublée de républicains déguisés, sans que l’on s’aperçût de rien ! »