Tout avait réussi. — Hoche, ravi du fait d’armes de Ménage et de ses jeunes grenadiers, les récompense à l’instant même. Il savait comment pour ces choses veulent être payés des Français. Il dit simplement : « Mes enfants ! j’ai été bien inquiet de vous ! » et quelque autre parole de chaleur paternelle. Les voilà tous qui ont la larme à l’œil (dit Moreau de Jonnès).

Du reste, aucun avancement. Hoche établit par là qu’un service si grand ne pouvait se payer[22].

[22] Je ne puis m’empêcher de comparer les temps. M. de Fourcy, capitaine d’artillerie dans la garde impériale, m’a conté qu’après une horrible bataille (Eylau ?) Napoléon, recevant les officiers à sa table, avait fait mettre dans la serviette de chacun un billet de mille francs !

La presqu’île n’offrait nulle position vraiment militaire, et (le pis) nul lieu d’où l’on pût commodément se rembarquer. Le poste principal, à une lieue du fort, n’avait qu’un mauvais mur en pierres sèches. De là, il y avait encore une lieue vers Saint-Julien. Puisaye, éveillé brusquement, avait fui vers Sombreuil qui l’occupait. Celui-ci tout troublé, prit les armes et s’avança. Il n’était pas sans forces.

Mais ce qui eut un fâcheux effet sur les siens, ce fut l’arrivée des fuyards, des centaines d’hommes effarés et sanglants. Nombre de femmes qui étaient encore dans la presqu’île, voyant ces défigurés, poussant de lamentables cris, fuient en emportant leurs enfants. Leurs maris, aux premiers républicains qu’ils voient, prennent la panique, fuient avec elles, jetant le maudit habit rouge, jetant même leurs fusils.

Sombreuil faisait retraite vers le port Aliguen, inquiet, étonné de ne pas voir les chaloupes anglaises pour défendre ou pour rembarquer. La mer était mauvaise, le vent violent. Quelque ordre que donnât Waren, par des signaux, les siens hésitaient et traînaient. Puisaye assure que Sombreuil, voyant les messages inutiles, le pria d’y aller lui-même. Il n’y était que trop disposé, pensant qu’en lui, en ses papiers, était tout le salut de la Bretagne royaliste, qu’il devait à tout prix se réserver, ne pas tomber vivant aux mains de ceux qui l’auraient fait parler, lui eussent arraché ses secrets. Il sauva tout, ne perdit que l’honneur.

D’Aliguen, Sombreuil recula toujours, gagna le fort Saint-Pierre sur un rocher. Au delà l’Océan. Il ne pouvait plus reculer. On croit qu’il avait trois mille hommes. Hoche, le poursuivant en personne, quand il arriva là, n’avait que sept cents grenadiers. Ajoutez que le feu des canonnières anglaises tonnait sur lui. Il dit à Tallien et Blad, qui marchaient avec lui, de s’abriter derrière un tertre. — Pour sommer l’ennemi, il envoya Ménage, le vaillant de la nuit. Ce brave homme, la tête enveloppée d’un mouchoir blanc, alla à eux, et dit aux effrayés qui couraient à la mer, un mot selon son cœur, qui semblait leur ouvrir une voie de salut : « Quoi ! est-ce qu’il n’y a plus de Français ? Est-ce que vous êtes tous émigrés ? » C’était donner l’espoir qu’en déclinant ce nom d’émigrés, ils seraient sauvés. Plusieurs revinrent, se mirent autour de lui.

Beaucoup des nôtres, par bon cœur, criaient : « Venez ! vous serez bien traités. » — Pourtant, un émigré, Chalus, avoue qu’un officier républicain les avertit, leur dit : « Sauvez-vous !… Si vous vous rendez, vous serez fusillés. » (Papiers Puisaye.)

Se sauver était difficile. Les barques ne pouvaient approcher. Les Anglais tiraient à la fois sur les uns et les autres. Selon Rouget de l’Isle, Hoche dit qu’il tuerait tout, si Sombreuil n’empêchait les Anglais de tirer. Pas un mot de cela dans Moreau de Jonnès. Et Tallien dit, dans son rapport, que deux pièces de canon qui suivaient Hoche écartèrent les Anglais en tirant sur eux à mitraille.

Les émigrés prétendent qu’Humbert promit une capitulation. « Mais, dit Hoche, ce ne fut pas Humbert qui les prit. Ce fut moi-même, à la tête de sept cents grenadiers. (Lettre du 3 août 1795.) Aucun soldat ne cria qu’ils seraient traités comme prisonniers de guerre, ce que j’aurais démenti[23]. »