[23] Comment les émigrés vainqueurs auraient-ils traité les nôtres ? Dans les papiers de Puisaye, que Louis Blanc a très utilement consultés au Musée britannique, une lettre du 8 juillet s’est trouvée, terrible contre eux. Puisaye fait prier le ministre anglais d’être impitoyable « pour les officiers prisonniers qui ont refusé de jurer fidélité au roi (il veut dire de s’engager et de servir contre la France) ; il exige de sa justice qu’il les confonde dans les prisons avec les scélérats dont les excès ont prononcé l’arrêt. » Mot vague. Veut-il dire qu’on les tue, ou qu’ils soient forçats ?

M. Moreau de Jonnès, qui était un des sept cents, dit que pas un n’osa promettre rien de tel.

Vauban prétend que Sombreuil n’avait pas de cartouches.

Hoche dit : « Ils en manquaient si peu que nos grenadiers jetèrent les leurs avariées, pour prendre celles que les émigrés avaient, et qu’ils jetaient sur le rocher, au pied duquel six ou sept cents se noyèrent. »

Il n’y eut jamais scène plus terrible de désespoir. Plusieurs officiers se jetèrent sur la pointe de leurs épées. Dix huit cents personnes environ, officiers, femmes, soldats, paysans étaient entrés dans la mer jusqu’aux épaules. Mais la marée, le vent repoussaient les embarcations. Celles qu’on atteignait étaient chargées outre mesure. Et, pour ne pas sombrer, ceux qui y étaient déjà repoussaient même à coups de sabre les survenants qui voulaient y monter.

Nos soldats furent très bien pour cette masse lamentable qu’ils ramenaient. On les croyait féroces, d’après leurs violences dans les campagnes. Ils furent, devant ce grand désastre, saisis, touchés d’humanité. Les femmes et les enfants furent délivrés d’abord. Puis, quand ils mirent la main sur cette élite militaire (toute d’hommes mûrs et de vieillards, dit Moreau de Jonnès), sur tant d’officiers du génie, de l’artillerie, de la marine, ils témoignèrent certain respect. Rouget de l’Isle les vit soutenir de vieux chevaliers de Saint-Louis, les aider à marcher, couvrir de leurs shakos ces têtes chauves, exposées aux injures de l’air.

La difficulté était grande entre Hoche et Tallien. Hoche prétendait qu’on ne pouvait punir que les chefs. Tallien, si compromis et craignant les accusations, disait que la terrible loi contre les émigrés les frappait tous. On imagina de les garder le plus mal que l’on put, de leur donner une trop faible escorte, six cents soldats pour trois mille prisonniers. Pour mener ce monde à Auray, on traversait de petites chênaies, une route bordée de haies et de fossés. La seconde colonne n’arrivant à Auray que vers neuf heures du soir, chemina quelque temps nuit close. Les soldats étaient décidés à ne rien voir. Même quelques-uns dirent : « Sauvez-vous ! » — Certaines choses arrachaient le cœur. Plusieurs avaient leurs femmes, qui s’étaient obstinées à les suivre. Moreau de Jonnès, qui était de l’escorte, prit sur ses bras et porta un enfant. « Mais, dans cette situation terrible, dit-il, leur infatuation était la même. Ils se sentaient tout le pays pour eux, et s’obstinaient à croire qu’à Auray ou à Vannes ils seraient délivrés. »

Les royalistes ont fort travaillé la légende de Sombreuil, pour faire suite à celle de sa sœur. Ils la chargent de maint ornement mélodramatique. Et les nôtres copient tout cela, sans voir combien légères, même suspectes, sont les sources où ils puisent. Tel détail n’est donné que par la copie d’une lettre, qu’écrit une femme dont on ne sait pas même le nom ; on dit une certaine Sophie.

Il paraît assez sûr que Hoche voulut sauver Sombreuil, dont la jeunesse l’intéressait. Mais celui-ci se fût déshonoré s’il eût échappé seul. Il n’était nullement innocent de la catastrophe, ayant par légèreté fermé les yeux sur ce que vit Vauban, que le fort se gardait si mal dans la fameuse nuit ; ayant désespéré trop vite et s’étant laissé prendre avec trois mille hommes par sept cents grenadiers. Voilà ce qui sans doute lui resta très amer, et lui fit écrire une lettre furieuse et folle contre celui dont personne n’avait voulu suivre les avis ou les ordres, contre Puisaye. Si celui-ci eut tort de s’en aller trop vite, de ne pas se faire tuer, il faut avouer aussi qu’en restant, il n’eût sauvé rien. Le chef réel était Sombreuil.

Ce qui forçait Tallien et la Convention à une sévérité extrême, c’est que Puisaye et autres royalistes se vantaient d’avoir pour eux certains représentants, d’avoir des royalistes jusque dans la Convention. Ceux-ci (Delahaye, Larivière, etc.) furent foudroyés par ce grand coup de Quiberon. Ils se gardèrent de souffler mot. Il y eut une surprenante unanimité pour l’application de la loi.