Mais la grande majorité, malgré cela, ouvrait les yeux. Elle savait que l’Assemblée était condamnée tout entière. Les fureurs des royalistes l’éclairaient. Quand Richer de Sérizy, dans son journal l’Accusateur public, disait que le centre même, le Marais, le muet Sieyès « avait du sang jusqu’au genou », qui pouvait se rassurer ? Les girondins ? les non votants pour la mort de Louis XVI ? Non. Ils avaient renversé le trône et amené le 10 août. La Gironde avait appelé les bataillons marseillais qui prirent le palais, le roi. En remontant, point d’innocents dans toute la révolution. Antraigues réimprimait sa folle brochure où il juge pêle-mêle avec Carrier les Constituants, guillotine Mirabeau, Bailly, avec Robespierre. Tout cela écrit à Vérone, à côté du nouveau roi.

Le 10 août (23 thermidor), l’Assemblée fêta, fit fêter dans toutes les communes de France et dans toutes les armées, le renversement de la royauté et la prise des Tuileries. Les représentants royalistes, les administrations douteuses prirent part à cette fête et firent acte d’hypocrisie.

Le 4 août, Louvet, le 20 août, Legendre, se posèrent fort nettement du côté de la Montagne, loin des Girondins trop muets. Ils dirent que, si les émigrés, qui rentraient en foule, ne trouvaient leur tombeau en France, elle deviendrait elle-même le tombeau de la république. Toute l’Assemblée les applaudit et se leva en criant : « Elle sera le tombeau des émigrés ! »

La Convention réfléchissait, et sentait que, contre ces furieux revenants, elle n’avait d’appui, de refuge, que la révolution même, les montagnards si maltraités en prairial, et même les jacobins, les patriotes de toute nuance. Ceux qu’on avait incarcérés, dans leur immuable foi révolutionnaire, pouvaient oublier, devenir pour l’Assemblée une réserve énergique.

En un mois, la Convention prit sous ce rapport une couleur plus nette. Le 29 juillet, une section royaliste étant venue insolemment l’accuser à ce sujet, et les Comités se taisant, Legendre éclata, demanda si ces Comités étaient une baie de Quiberon, pleine d’ennemis de l’Assemblée. Dubois-Crancé, avec une violence militaire, foudroya les pétitionnaires de tout le poids de la victoire de Quiberon, qu’on apprenait à l’heure même, et les appela : « Brigands ! »

Le 29 août (12 fructidor), l’Assemblée accorde aux patriotes incarcérés un décret qui les dispense d’être jugés par leurs voisins (c’est-à-dire par leurs ennemis). Ils peuvent, s’ils le préfèrent, être jugés par le tribunal d’un des départements limitrophes.

Disposition humaine et juste. Mais la même humanité empêchait la Convention d’agir dans son intérêt contre le flot menaçant de la rentrée des émigrés. Ils se moquent du décret qui, leur interdisant Paris, croyait les tenir à dix lieues. Même ce violent Legendre (souvent faible et mou au fond) veut qu’on ne les raye de la liste qu’après la constitution établie. Ainsi ils rentreront bientôt. La porte n’est plus fermée. Ils vont passer tous sans attendre[24].

[24] Dans un joli tableau du Louvre, la Cour des diligences, je vois un de ces retours, une touchante scène de famille. La dame, devenue presque mûre, l’enfant grandi en cinq ans, se précipitent pour recevoir ce voyageur tant attendu, qui se jette dans leurs bras. Qu’il est changé ! qu’il est usé, maigre dans son habit vert ! comme il a peu de cheveux ! Que de souffrances on devine !… Enfin la famille est réunie. « Puisse la famille française se réunir tout entière par le rapprochement des partis ! »

Ce sentiment était celui de bien des hommes, même les plus révolutionnaires des Duroy, des Duquesnoy ! (voir plus haut). Hélas ! cela est-il possible ?

Cet émigré auquel j’allais m’intéresser, quel uniforme porte-t-il ? Celui des chouans. Il dit par son habit vert : « Je suis le chouan, l’émigré, l’allié de l’ennemi. »