Qu’il est peu capable d’apprendre, de s’ouvrir à l’idée nouvelle, cet homme usé et séché ! Celui qui combattit la France, se croit la France légitime. Plus je le regarde de près, ce grand sec, à front fuyant (crédule et don quichottique), plus je reconnais ce genre d’hommes qui, même avant 89, sans fonds, frivole et galantin, n’avait rien dans le cerveau.
Même, parmi les émigrés, ceux qui eurent un vrai talent, n’en furent pas moins des esprits faux, écrivains souvent baroques. Les fictions les plus absurdes étaient prises d’eux avidement par une crédulité vieillote qui ressemble au radotage. Pour n’en citer qu’un exemple, parlons des onze cent mille bœufs que, selon eux, les terroristes ont brûlés vifs en Vendée, sans s’aviser de les manger ! (Beaulieu.)
Ces vieux enfants, qu’on eût crus sensibles et qui, en effet, furent souvent faciles aux larmes, n’en étaient pas moins cruels. Jugeons-en par leurs tentatives pour tuer Puisaye, l’homme le plus intelligent de leur parti, et pour assassiner Hoche. Leur rage alla contre lui jusqu’à crever les yeux de ses chevaux dans ses écuries. Leurs règlements de Vendée sont étrangement sanguinaires. La mort ! la mort ! Rien de plus.
Quelle discorde, quel esprit de haine et de vengeance nous rapporte l’émigré !
Quelles disputes ! que de duels ! Il ne prendra pas sa ruine comme expiation de son pacte avec l’ennemi. Ainsi voilà donc en France, voilà deux nations en lutte, l’acquéreur et l’émigré.
Quiberon, loin d’enrayer la rentrée la précipita. La plupart espérèrent moins le retour en conquérants, mais dès lors profitèrent en foule des moyens humbles et sûrs que leur offrait la simplicité peu défiante de la République, la mollesse, la connivence des municipalités girondines, établies depuis Thermidor. En août–septembre 95, l’émigré ne rentrerait pas encore sous son vrai costume, l’habit vert du chouan-émigré. Il ne l’est pas. On lui donne certificat qu’il n’est jamais sorti de France. Ou bien, s’il en est sorti, c’est comme victime girondine du 31 mai ; ou bien il est un de ces ouvriers que les Anglo-Espagnols ont malgré eux enlevés de Toulon : faux ouvrier à mains blanches ; on n’y regarde pas de près.
Il rentre. La sympathie l’accueille. Toute maison est ouverte à un homme de bonnes manières qui a eu tant de malheurs. Sa femme fort aisément lui donnera des relations, les amis qu’en l’attendant elle a pu lui faire déjà dans les gens riches, influents.
Réal, dans son récit de Vendémiaire, nous donne un mot remarquable, qui date bien 95, et montre combien on est loin déjà de 94. Après Thermidor, on l’a vu, on s’était marié en foule. En 95, au contraire nous voyons nombre de divorces. La société ancienne qui rentre, change les idées. Plus d’une se repent d’avoir fait, sous l’aveugle inspiration de la nécessité, de la passion, un mariage inférieur, et maintenant vise plus haut. Elle épousa un menuisier, et elle vise un agioteur.
Souvent aussi, le mari, noble ruiné, trouve fort avantageux de laisser convoler sa femme à un mariage d’argent. Elle le protégera. La mobilité libertine demande un nouveau mariage, et, dans le désordre même, on veut l’intérieur, le foyer. Mœurs nouvelles, fort différentes de celles d’avant 89.
Réal, en deux mots, nous fait un tableau frappant de Paris : « Jamais il n’y a eu tant d’étrangers. Les hôtels garnis sont remplis jusqu’aux combles. Et le faubourg Saint-Germain, si désert il y a six mois, ces vastes hôtels solitaires se sont trouvés pleins tout à coup. » On obtenait sans peine de loger provisoirement dans ces hôtels non vendus. « Ils se trouvèrent pleins d’étrangers, de chouans, d’émigrés, de prêtres, de riches jeunes gens qui s’engageaient dans les charrois, et de femmes divorcées. » (Réal, p. 7.)