Tout ce monde pouvait agir d’autant plus efficacement, que la gamme du royalisme, infiniment variée, favorisait l’équivoque. La plupart niaient hardiment qu’ils fussent royalistes. Longtemps encore après, l’un d’eux disait à Carnot : « Celui qui songerait à rétablir la royauté mériterait les petites-maisons. » A l’abri de telles paroles, on s’avançait à couvert. Tous parlaient comme Girondins, comme bons républicains, zélés pour la liberté, la souveraineté du peuple. Le procédé de Cormatin, ce chouan qui ne parlait que du peuple souverain, fut suivi ici en grand, devint général. Des Girondins détrempés aux royalistes constitutionnels (Lacretelle, Bertin), aux royalistes violents (comme Richer et Sérizy), aux agents idiots de Vérone (les Brotier, etc.), aux plus féroces chouans, le langage devenait le même : « Attester la liberté, la souveraineté du peuple, au besoin la République, afin de mieux l’étouffer. »

La Convention leur fournit un prétexte magnifique, quand elle décida, sur la proposition de Baudin, des Ardennes, qu’un tiers seulement des représentants sortirait, et que les assemblées primaires rééliraient les deux tiers de la Convention (13 fructidor, 30 août).

Quelle occasion de l’accuser, de dire qu’elle voulait s’éterniser, qu’elle dépassait son droit ! Eh bien, disons-le, la situation commandait ; on ne pouvait faire autre chose.

Est-ce au nom de la politique que nous la justifions ? C’est au nom de l’humanité, c’est au nom du sang humain.

S’il coulait dans le Midi, dans l’Ouest, malgré la Convention, que serait-il arrivé, si sa disparition totale, si la réaction subite d’une nouvelle Assemblée, novice, molle, rétrograde, eût ôté les dernières barrières, un moment supprimé l’autorité publique ! La Convention, telle quelle, in extremis, provoqua une réaction favorable qui arrêta ce flot de sang. D’une part, Fréron, envoyé au Midi, comprima les assassins. Et, d’autre part, à l’Ouest, la mort de Stofflet, de Charette, le désarmement des communes, rétablirent un peu de sécurité.

On ne comprend pas comment les écrivains et les journalistes de Paris, qui réellement étaient en tête du mouvement contre la Convention, pouvaient ne pas voir que sa disparition totale eût, dans l’Ouest et le Midi, doublé les forces des brigands, aurait fait des Saint-Barthélemy, renouvelé les faits horribles de Lyon, Marseille et Tarascon. Lacretelle dit, et je le crois, qu’il avait « horreur des Compagnons de Jésus. » Ses amis, les gens de lettres, les Salverte, les Dupont de Nemours, les Morellet, les Fiévée, les Cadet-Gassicourt, les Dureau-Delamalle, les Quatremère de Quincy n’étaient pas des hommes inhumains. Par quelle étrange aberration avaient-ils hâte de détruire l’Assemblée, qui pouvait seule arrêter, briser les poignards de leurs alliés étranges, dont ils disent avoir horreur ?

Madame de Staël les avertit avec beaucoup de force : « Craignez de vaincre. Vous ne pourrez contenir votre minorité royaliste. Vous avez été victimes des terroristes, vous le seriez maintenant de vos sanguinaires amis. » (Lacret., Dix ans, 253.)

Ce parti inconséquent, grisé de son partage de salons, de dîners, où l’on croyait conspirer, n’en alla pas moins à l’aveugle. Lacretelle, qui perdait peu d’occasions de montrer sa belle tête, solennelle et un peu vide, lut à la Convention une pétition arrogante contre la question des donations et la formation d’un camp à Paris. Chénier lui répondit de haut. Mais un membre girondin qui tournait au royaliste, Saladin, se déclara hardiment contre l’Assemblée, et répandit dans toute la France un appel au peuple qui devint le manifeste de tout ennemi du peuple.

La question était de savoir si ce parti des grands parleurs, de la jeune littérature, du journalisme, de la banque, enfin de l’éternel Paris qui parade et se promène au boulevard des Italiens, s’allierait décidément aux royalistes d’action, aux hommes noirs qui voulaient les actes. Plusieurs de ceux-ci se mêlaient à la masse joyeuse et légère des sections Lepelletier et de la Butte-des-Moulins. Mais ils les connaissaient si bien, que jamais ils n’osaient dire que la moitié de leur pensée. S’ils l’avaient dite, en un moment, ils auraient été tout seuls. La banque et le haut commerce, liés aux intérêts nouveaux, étaient à cent lieues des rêves d’absolu retour au passé où s’égaraient les demi-fous de l’Agence royaliste et de l’émigration. Ceux-ci voulaient des vengeances, des supplices, la cassation des ventes des biens nationaux. Ils se gardaient bien de dire ce mot, qui leur aurait mis à dos tous les nouveaux riches. Aussi, quoique les papiers de l’Agence royaliste, qu’on surprit, indiquassent qu’elle comptait profiter du mouvement, la masse des deux sections qui le faisaient était très loin d’elle, ne la connaissait même pas. (Beaulieu.) Même lorsque les sections en vinrent à l’idée d’un combat contre l’Assemblée, elles ne profitèrent pas des offres que les chefs des Chouans leur firent de les commander. Elles repoussèrent ces mains sanglantes et le drapeau royaliste, qui eût sur-le-champ révélé la dissonance intérieure du parti[25].

[25] Assez, trop de Convention. Enfin, Point de Convention, c’est la pensée du moment. Et c’est ce qu’on lit aussi sous une admirable gravure (de Boilly, gravée par Tresca ; voy. Hennin, 1795, à la Bibliothèque). Elle précède les caricatures (les Incroyables, de C. Vernet, les Croyables, de Boilly, etc.). Un grand muscadin se fait décrotter par un petit savoyard ; il a déjà le costume connu de l’époque, mais sans exagération. Il est bel homme et joli homme, nullement accentué (dans l’atroce, ou la ganache, le sans dent de l’émigré, qu’ils ont si fortement saisi) ; il a de beaux petits traits, le profil mou et mouton des élégants de Coblentz, de la Butte-des-Moulins. Sans quitter cette sellette où il est tenu par le pied, il se tourne, il fait un signe à une fort belle fille qui passe. Du doigt, elle lui en ratisse, et dit : « Point de Convention. » Ce n’est pas une fille publique. Cette belle et forte personne, d’un équilibre admirable, dans sa simple robe collante, sans ornements que ses beaux bras, est une demoiselle du peuple. Elle refuse, sans mépris. La pièce d’or que montre le jeune homme, avec une telle demoiselle, n’est point le salaire d’une nuit. Ce sont évidemment des arrhes. Veut-elle être entretenue ? veut-elle être épousée même ? Non, « Point de Convention. » Elle le juge parfaitement, croit qu’avec son profil mouton il ne fera pas grand’chose, qu’il manquera son Vendémiaire.