Le violent royaliste Richer de Sérizy, et Lacretelle, qui eût gardé la Constitution républicaine (deux conseils et le directoire), s’en expliquèrent et se dirent : « Nous ne marcherons ensemble que quatre ou cinq jours encore. » Mais Richer marqua très bien la niaiserie de l’autre nuance : « Alors, pourquoi combattre, voulant au fond ne rien changer ? »
Que désirait réellement la grande majorité de ceux qui armèrent alors ? « Des places », dit madame de Staël. C’est vrai pour les journalistes ; mais tous les autres, en agissant, représentaient un sentiment plus général, fort général à Paris. C’est qu’on voulait en finir avec la Convention, qui avait duré trois ans, trois siècles ! On était las, excédé de cette tragique Assemblée, si orageuse, liée à tant de funèbres souvenirs. Le monde voulait du nouveau[26].
[26] C’est ce qui va faire la fortune et la force de Bonaparte.
Mais, tout odieuse qu’elle fût, cette Assemblée, sa victoire du 13 vendémiaire, fut, en ce moment, le salut de la France dans le Midi, dans l’Ouest. Au Midi, elle arrêta les torrents de sang qui coulaient, à l’Ouest, l’avortement de l’expédition anglaise du comte d’Artois aux côtes de la Vendée, amena la fin des brigandages, prépara la ruine, la mort de Stofflet et de Charette.
Par malheur, cet événement, qui semblait briser l’épée des royalistes, ne les désarmait pas du vote. Avant le 13 vendémiaire, avaient eu lieu les assemblées primaires pour nommer les électeurs (conformément à la Convention nouvelle). Ces assemblées s’étaient senties, (surtout dans le Midi) sous la pression meurtrière des Compagnons de Jésus. « Nul patriote n’osait voter. » (Mss Goupilleau, Coll. Dugast, V, XIII.) La tourbe effarée des campagnes fit électeurs qui l’on voulut, et ces élections détestables portèrent à l’Assemblée nouvelle les chefs, ou les complices, les compères des assassins.
La férocité de ceux-ci avait été toujours croissant jusqu’au 13 vendémiaire. Ils tuèrent d’abord des Jacobins, puis tuèrent des Thermidoriens. Enfin, ce besoin croissant de tuer les avait conduits à faire périr les Girondins ; on guillotinait à Marseille les amis de Barbaroux !
Les jugements étaient une farce. A Aix, les patriotes étaient jugés par les émigrés, par nos traîtres de Toulon devenus officiers anglais ; mais on ne prenait pas la peine, le plus souvent, de juger : on assassinait en plein jour, avec des circonstances atroces. A Valéas, madame Mauriquet « fut crevée à coups de pieds. » A Marseille, l’assassin Beausset disait au détenu Fassi : « Veux-tu voir dans cette boîte une oreille de ta femme ? Je m’en vais te la montrer. » Sept ou huit femmes, mises nues, par une cruauté exécrable, eurent le bas-ventre flambé.
Au moment de Vendémiaire même, les manifestes de Charette circulaient dans le Midi. Précy, le Charette de Lyon, était venu près d’Avignon. Après les assassinats commençait la guerre civile, en grand, une vraie Vendée. A Avignon, l’on sonnait le tocsin pour livrer bataille aux troupes. Le représentant Boursault, avili par sa patience, fut obligé d’appeler ceux de Nîmes à son secours. Le 8, enfin, il eut des forces et trois pièces de canon. Le 12 vendémiaire seulement, il rentra à Avignon et put désarmer la ville. Mais les honnêtes gens avaient fait évader des assassins.
A Montélimart, Job Aimé, leur chef, avait quelque temps fasciné, trompé le représentant Jean Debry. Et, pendant ce temps, il organisait des bandes pour marcher contre la Convention (vers le 13 Vendémiaire). La nouvelle de Paris vint, comme une masse de plomb, tomber sur ces mouches atroces, affamées, altérées de sang. Elles étaient si acharnées que, même après, on assassinait encore.
Cependant, les royalistes, ayant fait avant Vendémiaire des assemblées primaires à eux, et faisant après Vendémiaire des élections à eux (jusqu’à nommer Job Aimé ! illustre comme homme de sang !) les royalistes, dis-je, avaient moins besoin de tuer. Le représentant Goupilleau entra presque seul à Saint-Paul-Trois-Châteaux, centre de leur rassemblement, et fit sans contradiction désarmer la ville (4 brumaire). Un commissaire général fut envoyé dans le Midi pour la Provence et pour le Gard. Ce fut Fréron ; mais un Fréron converti. Ce violent étourdi, qui avait si aveuglément lancé la réaction, regrettait amèrement d’avoir si bien réussi. Il montra un grand courage en acceptant cette dictature du Midi, se jetant, pour ainsi dire, à la nage dans ces mares de sang. La veille de son arrivée à Marseille (9 brumaire), on avait encore tué deux hommes en plein jour. Son entrée dans le Midi fut un coup de théâtre. Dès Tarascon, les victimes se précipitèrent à lui, une foule de veuves en larmes. Sous ses yeux, les assassins hurlaient contre ces pauvres femmes, et telle, dit-on, fut frappée. L’indignation anima son courage : en entrant à Arles (ce centre de l’association royaliste), il organisa contre elle des bataillons de bonnets rouges. Il entra en force à Marseille, et posa la question sur un terrain alarmant pour les royalistes. La plupart de ceux qui se disaient tels et infestaient les campagnes étaient, non pas des fanatiques, mais de jeunes paresseux qui aimaient mieux brigander que de répondre à la réquisition et d’aller à l’armée d’Italie. Fréron se mit en rapport avec ses chefs, Schérer, Masséna. On voulait la réduire à rien, cette armée. Les prêtres surtout prêchaient la désertion. Fréron se fit demander par l’armée d’enlever tous ces lâches. Elle-même menaçait de venir les chercher. Cela troubla les royalistes. Les émigrés se cachèrent. La garde nationale fut réorganisée dans les six départements de la Provence et dans le Gard. Fréron contint assez bien les violents patriotes, les empêcha de se venger. Il ne fit mourir personne, pas même le chef de bande Lestang, qu’il prit et voulait faire juger. Mais lui-même fut rappelé, après huit mois de dictature qui avaient été un repos relatif pour ces contrées.