M. Boissy d’Anglas, qui devint si bon royaliste, a pourtant dit souvent à son intime amie, madame Montgolfier, de qui je le tiens : « Qu’au 1er prairial, le mouvement populaire se compliquait en dessous d’un complot royaliste très sinistre et très dangereux. »

Mais la grande masse girondine et royaliste modérée, sans montrer d’énergie, et seulement en remplissant le jardin d’une garde nationale inactive, imposa aux individus qui auraient volontiers brisé (massacré ?) la Convention.


A Paris, cependant, le grand épouvantail, c’était le parti terroriste. La peur grossit les choses. L’Assemblée se l’exagérait, lui attribuait les grands mouvements de la famine. Elle avait cru prévenir un nouveau Germinal en enlevant les piques, et créant une garde nationale, armée de fusils.

Elle s’imaginait encore tenir la balance en désarmant les royalistes à Lyon, et les terroristes à Paris.

Beaucoup de ceux-ci étaient enfermés au Plessis, aux Quatre-Nations. Elle y avait jeté les restes des clubs rivaux, l’Évêché, les Jacobins, Babeuf et les Duplay. Les deux écoles opposées, jacobine et socialiste, se trouvèrent ainsi rapprochées par la communauté des misères, des périls, et se coalisèrent bientôt.

Ces prisonniers avaient été fort justement effrayés et par le massacre des prisons de Lyon qui avait eu lieu le 5 mai, et par l’exécution de Fouquier-Tinville, du tribunal révolutionnaire qui se fit le 6.

Fouquier avait cependant parfaitement établi qu’il n’avait agi que contraint, forcé, sous des menaces de mort[18]. En thermidor, il avait été fidèle à la Convention, contraire à Robespierre, et devait périr à coup sûr, si Robespierre eût vaincu. Quand cette fidélité était récompensée ainsi, qui n’avait rien à craindre ? Après Carrier, après Fouquier, après les Montagnards proscrits, il était bien vraisemblable que la réaction atteindrait dans leurs prisons les Jacobins.

[18] Fouquier était le cousin de Camille Desmoulins. Il rappela que la veille et le lendemain de Prairial, quand Robespierre fit passer son horrible loi, il donna sa démission, ainsi que plusieurs jurés ; que Robespierre, que Saint-Just les menacèrent d’être arrêtés, — arrêtés sur-le-champ (Hist. Parlem., t. XXXIV, p. 248, 301), que l’homme de Robespierre, le président du tribunal, Dumas, fit réellement arrêter un des jurés, qu’un autre, Duplay lui-même, chez qui logeait Robespierre, voulait se démettre (Hist. Parlem., t. XXXIV, p. 248, 310). Ni les Comités, ni Fouquier, ni les jurés, ne pouvaient échapper de l’horrible engrenage où on les plaça, sans périr. — Nombre des condamnés, même des plus regrettables, n’étaient pas innocents. Malesherbes avait caché la protestation du Parlement, un en-cas de guerre civile. Lavoisier avait fourni les poudres pour combattre le peuple. — La précipitation atroce que l’on mit dans tout cela glorifia certains coupables, leur donna comme un triomphe. La Grammont-Choiseul, par exemple, l’une des trois Parques fatales qui firent la guerre de Sept ans, livrèrent la France à l’Autriche, nous perdirent en 63, était coupable encore plus, bien plus que Marie-Antoinette.

Ceux-ci étaient fort éveillés, attentifs au premier coup qui frapperait l’Assemblée et les délivrerait sans doute. De même les violents royalistes, comprimés par elle à Lyon, croyaient retrouver des chances dans un mouvement populaire où elle serait brisée, décimée, égorgée peut-être. Les Jacobins supposaient que Paris allait revenir à eux ; les royalistes au Roi. Même au faubourg, on entendait des femmes désespérées crier : « Un roi !… Mais du pain ! »