Le grand complot général n’était autre que la faim. Il est certain que le 20 mai (1er prairial), le pain manqua tout à fait. Le représentant Bourbotte, assure qu’à sept heures du soir, il n’avait pas déjeuné. Soubrany, cherchant le matin un café pour déjeuner, trouvait partout le chocolat, mais le pain nulle part. Où en étaient les classes pauvres, les mères, leurs enfants affamés ? On distribuait du riz, mais la plupart n’avait pas de charbon pour le faire cuire. Les femmes, qui avaient fait queue aux boulangeries toute la nuit, devinrent furieuses et entraînèrent celles qui voulaient attendre encore. On empêcha les travaux de la journée de commencer. Tous, sans s’être entendus, voulaient marcher contre l’Assemblée et lui demander du pain.

Il était cinq heures du matin. Les patriotes essayèrent de profiter du mouvement, de lui donner dans leur sens une sorte de direction. Ils rédigèrent une adresse violente (sans doute au Plessis). Cette adresse insiste sur le massacre des prisonniers de Lyon. Elle réclame ce que Babeuf avait tant demandé dans ses journaux : « l’abolition du gouvernement révolutionnaire dont chaque faction abuse à son tour. » Elle veut une nouvelle Assemblée, exige l’arrestation des Comités gouvernants, qui affament le peuple. Elle prescrit ridiculement, (ce qui se faisait de reste) : que les citoyens et les citoyennes partent dans un désordre fraternel, en écrivant au chapeau : Du pain ! et la constitution de 93 ! « Qui n’y écrit pas cela, est un affameur du peuple. »

Cette adresse, lue à la Convention, la trompa absolument sur le caractère du mouvement, la confirma dans l’idée fausse qu’il y avait un grand complot, que les chefs étaient les députés expulsés, d’autres présents, que le complot était dans l’Assemblée même. Quelques cris partis des tribunes, augmentèrent l’irritation. Les réactionnaires Auguis, Rovère, Bourdon l’aggravèrent. L’un deux, Clauzel, homme violent (du Midi), mit l’agitation au comble par une scène de fureur. Il arracha son habit de sa poitrine et la montrant au bruyant public des tribunes, il cria : « Ceux qui nous remplaceront en marchant sur nos cadavres, n’auront plus de zèle pour le salut du peuple… Songez-y ! Les chefs du mouvement vont être punis ! Le soleil ne se couchera pas sur leurs forfaits. »

On mit ces chefs hors la loi, et l’on ajouta : « Sont réputés chefs les vingt qui marchent les premiers. »

Article peu réfléchi. Tout à coup on les voit, ces chefs, ceux qui marchent les premiers. Ce sont des femmes affamées qui envahissent les tribunes en criant : « Du pain ! du pain ! »

On leur dit que l’on s’occupe de presser les arrivages. Elles ne veulent rien entendre. « Du pain ! du pain !… Et tout de suite ! »

Les unes menacent, montrent le poing. D’autres rient de la stupeur où est la Convention. Louvet, plusieurs députés, s’indignent de ces outrages. Le président, André Dumont, charge un général de brigade qui était là, de chasser les femmes, de leur faire vider les tribunes, ce qui fut fait avec des fouets de poste. Frapper brutalement ces pauvres affamées, cela ne pouvait qu’irriter. En effet, on sort en criant : « Voilà qu’on égorge les femmes ! » Un moment après un flot plus violent, d’hommes surtout, arrive poussé par derrière. Une porte vole en éclats. La masse en un moment se trouve lancée dans la Convention. Masse bizarre, bigarrée de haillons, de carmagnoles, armés de maillets, de piques, de vieux mousquets, etc. Les députés se réfugient dans les banquettes supérieures.

Les gardes nationaux, appelés par les Comités au secours de l’Assemblée, n’arrivent que fort lentement. Le représentent Auguis, l’ancien dragon, le sabre en main, en amène quelques-uns dans la salle. On prend un des insurgés et on lui trouve du pain. « Vous voyez bien que la faim n’est pas réelle. C’est un complot. » On confie la force armée de Paris au représentant Delmas, qui avait été un des derniers présidents des Jacobins.

Cependant le flot montait toujours. Des hommes armés arrivent, et ceux-ci plus irrités. Les représentants eux-mêmes, agissant et menaçant, arrêtant des insurgés, parfois de leur propre main, n’apprenaient que trop au peuple à ne pas les respecter. Des coups de fusils furent tirés des deux parts pour garder ou prendre la porte brisée. Dans ce tumulte effroyable, on admira la fermeté du corps diplomatique qui ne bougea de sa tribune, voulut observer jusqu’au bout.