« Dissoudrait-on l’Assemblée ? » Grande question en effet pour l’Europe et le monde, pour ces ministres de Prusse, de Suisse, d’Amérique, etc., qui se trouvaient là.

Fort différent de Germinal, le mouvement n’avait rien de favorable à la Montagne. Tels de ses membres étaient menacés. Le jeune montagnard Goujon dit très bien la situation : « Si la Convention est brisée, nous sommes perdus. »

C’était la pensée commune de la gauche et de la droite. L’Assemblée entière était menacée, et elle résista toute entière, sans distinction de partis. Boissy d’Anglas, de la droite, présida obstinément, malgré l’extrême danger. Le soir, Romme, Goujon, de la gauche, se ralliant le vrai peuple, éludèrent la tentative anarchiste ou royaliste. Et la Convention subsista.

Le jeune député Féraud montra un cœur admirable. C’était un Gascon, plein d’élan et très aimé. Il avait failli périr en défendant la Gironde. Depuis il était aux armées. Pour défendre l’Assemblée, il se coucha sur le seuil, dit : « Vous passerez sur mon corps. » Mais cela n’arrêta pas. Alors, voyant des fusils tournés vers le président, il veut le défendre, il monte. On l’empêche, on le tire en bas. Un officier frappe celui qui le tire, et l’insurgé en voulant tuer l’officier, atteint et blesse Féraud. Il tombe. Une folle, la Migelli, marche sur lui. Un marchand de vin entendant dire : « Coupez-lui le cou », le coupe, jette la tête à la foule.

Fut-ce une chose toute fortuite ? C’est probable. La tête, mise au bout d’une pique, fut portée par un serrurier, par un perruquier, par un bouvier, etc. Ceux qu’on forçait de la porter avaient sur-le-champ le vertige, et souvent firent d’horribles farces. Cependant l’usage qu’on fit deux heures après de cette tête semble avoir été calculé.

André Dumont, le président, qui, vers midi, avait fait décréter la mise hors la loi des chefs, s’était éclipsé, avait laissé la présidence à celui qu’on accusait le plus dans cette disette, à Boissy. Il y montra pendant je ne sais combien d’heures un sang-froid admirable, un impassible courage qu’on n’eût pas attendu de lui. Il était homme d’ordre avant tout, et fut d’abord pour la Gironde. Il avait protesté pour elle, puis effacé son nom de la protestation. Il fut de ceux qui espéraient dans Robespierre pour finir la révolution, et il eut la maladresse, bien peu avant Thermidor, de l’appeler « l’Orphée de la France. » Conservateur avant tout, il était dans la masse girondine qui devait glisser au royalisme constitutionnel. Tendance également haïe et des fermes patriotes, et des royalistes violents.

Dans cette journée de prairial où sa tête tenait à un fil, il fut très courageux, signa les ordres de répression : « Repousser la force par la force. »

Les trois Comités gouvernants ne donnaient nul signe de vie. Ils avaient envoyé des courriers à vingt lieues de Paris, chercher la troupe de ligne qui protégeait les arrivages. Il y fallut deux ou trois jours. On appela la garde nationale, et elle vint fort nombreuse, mais se souciant peu d’agir contre ce grand peuple affamé. Sauf le premier moment, voyant des flots toujours nouveaux se succéder, elle s’abstint, se promena aux Tuileries. Une fois appelée, priée, elle apparut aux portes. Mais le peuple ayant crié : « A bas les armes ! » elle partit. Les gendarmes de l’Assemblée, ses gardiens naturels, s’étant montrés aussi, on cria : « A bas ! » Ils sortirent.

La crise se prolongeait et n’aboutissait à rien. Le peuple, maître de la place, ne savait qu’en faire. Des inconnus, soit d’en bas, soit en haut dans les tribunes, se mirent à parler. L’un crie : « Qu’avez-vous fait de notre argent, de nos libertés ? » — Un autre : « Allez-vous-en ! Nous ferons bien nous-mêmes une Convention ! » — Un autre : « Faisons voter sur notre adresse. Nous verrons quels sont les coquins. » — Un autre : « Tous sont coquins. Il faut les arrêter tous ! »

Arrêter, c’était impossible, mais un fanatique anarchiste pouvait, d’un coup de fusil, tuer le président, mettre le désordre au comble, l’Assemblée en fuite.