On tâchait d’ébranler, de fasciner Boissy. Dans tous les sens il était menacé. Il avait à l’oreille un vrai Méphistophélès, un prétendu savetier à mains blanches, qui disait avec ironie : « La voilà, ta république ! » comptant le désespérer, et lui faire quitter la place.
Une autre épreuve, terrible, ce fut, vers six heures du soir, de faire revenir cette tête tant promenée, livide, hideuse, de la lui mettre sous le nez. Il crut que c’était la tête de l’officier à qui il avait donné les ordres de répression, et vaillamment la salua. Il resta ferme à son siège, ne bougea. Il est vrai, dit-on, que bouger lui eût été difficile, entouré et encastré qu’il était d’un mur vivant. La porte qu’on a percée depuis à cette place, n’existait pas alors. Il ne pouvait se retirer qu’en descendant à travers la foule. Il fallait trouver un moment. C’est ce qu’il fit peu après, ayant, en quatre heures de lutte, épuisé toute force humaine, ne pouvant, n’espérant plus rien.
La droite avait tellement désespéré d’elle-même que, même avant le départ de Boissy, elle avait prié la gauche d’intervenir. Un Montagnard vénérable, Ruhl monta sur son banc, parla et fut applaudi de quelques femmes, mais point entendu des autres. Nul respect pour la Montagne. Plusieurs la provoquaient même. Bourbotte avait près de lui un insurgé (peut-être ivre), qui de temps en temps lui donnait un coup de poing sur la tête. Bourbotte, ami de Kléber et aussi vaillant, gardait une douceur admirable, s’éloignait en souriant. Il se disait : « Ce gaillard cherche un prétexte de massacre. »
Il suffisait qu’un premier coup fût porté pour que beaucoup de gens frappassent sans trop savoir ce qu’ils faisaient. Beaucoup avaient bu sans manger. L’un disait : « J’ai dans le ventre un hareng-saur et deux litres. » D’autres étaient des sauvages qui ne comprenaient rien, et d’autant plus étaient pleins de vertige et de fureur. Il y avait par exemple un bouvier avec un chien de berger. Le matin, amenant ses bœufs à Paris, il apprit qu’on allait à la Convention ; il suivit. « Vous voyez mon chien, disait-il, il n’a pas mangé de trois jours. » Il fut un de ceux par qui on fit promener la tête. Cela les mit dans une ivresse terrible ; une étrange soif de sang.
Carnot dit : « C’est le seul jour où le peuple m’ait paru féroce. »
Les députés intrépides qui revenaient des armées, des plus sanglantes batailles, virent ici le danger plus grand, se crurent en face de la mort, et, comme il arrive aux braves en pareil cas, devinrent gais. Bourbotte souriait. Duquesnoy rit aux éclats voyant que les journalistes s’étaient enfuis de leurs tribunes.
Ce qui restait de la droite ne cachait nullement sa peur. Ils s’adressaient aux Montagnards. Le Girondin royaliste, Delahaye, demandait à Romme s’il laisserait égorger la Convention.
Romme était resté tout le jour dans un silence absolu, balançant en lui sans doute les côtés divers de la question. Il avait autour de lui de pauvres femmes affamées qui n’avaient mangé de trente heures et ne pouvaient plus sortir. Une malheureuse ouvrière souffrait beaucoup et disait : « Si au moins je n’étais pas enceinte ! » Cet homme, qu’on croyait d’acier, fut touché. A quarante-cinq ans, il venait de se marier, sa femme était aussi enceinte. Il eut un accès de pitié pour ces femmes, pour le pauvre peuple.
L’Assemblée, visiblement, était dans un grand danger. Les Comités gouvernants qui s’étaient engagés à faire un rapport d’heure en heure, continuaient à faire les morts. De la droite et de la gauche, chacun conseillait d’agir. De la droite, le vieux girondin Vernier se mit à présider. De la gauche, Carnot approuvait, (Mémoires, I, 381.) Il dit même à Lanjuinais qui s’emportait, s’indignait : « Il faut se féliciter de voir la direction du mouvement passer à des hommes honorables qui l’empêcheront d’aboutir à une lutte sanglante. » — « En effet, ajoute-t-il, sans leur heureuse intervention, l’attentat probablement eût été porté aux dernières limites. »
Le président Vernier, pour mettre un peu d’ordre dans le désordre, fit placer en bas, des banquettes où s’assirent les députés. Le peuple occupait les gradins supérieurs.