Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firent bien des vœux pour nous, mais ne nous aidèrent que fort peu. Au contraire, les musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour eux la mer, et les secours inépuisables des Anglais.
La petite armée prit d’abord sur la frontière El-Harik, sans trop de peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par Poussielgue, l’intendant. Cette garnison, composée d’Arnautes ou Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s’en aller à Bagdad. Mais ils s’arrêtèrent en route et aidèrent ceux de Djezzar à défendre contre nous Jaffa[91].
[91] Nakoula, p. 99.
Cette ville nous fut disputée avec une sorte de fureur. Un parlementaire que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort. Puis, quelques soldats des nôtres s’étant introduits par un passage souterrain, en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais égorgés. Ce qui n’irrita pas moins les Français, c’est que les Barbares, se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent les têtes coupées, et où ils croyaient bientôt rapporter celles des nôtres[92].
[92] Miot, p. 138, 162, 267.
Nos généraux Lannes et Bon, donnèrent l’assaut des deux côtés, et, pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler, lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres Eugène Beauharnais, son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne ratifia nullement.
La situation était très mauvaise. On venait de s’apercevoir qu’on avait rapporté la peste d’Égypte. Et ces braves, qui ne s’attendaient nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très effrayés. Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l’expédition, l’un, déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse ; l’autre, Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste, et de dire que l’épidémie n’était qu’une espèce de fièvre, de soutenir ainsi le moral de l’armée. Mensonge dangereux, dit Larrey ; mais devant l’ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut sage d’être de l’avis de Desgenettes, il fit une longue visite à l’hôpital, et même souleva le corps mort d’un pestiféré. On fit courir le bruit que Desgenettes lui-même s’était inoculé la peste sans danger.
Qu’eût-ce été si, dans cette situation, déjà si triste, l’armée avait eu connaissance des nouvelles qui venaient d’Égypte, de Syrie, de la mer ? Trois dangers à la fois l’environnaient. Non seulement les Anglais, les Russes étaient en mer, mais par devant, nos amis de Syrie ne se déclaraient pas. Derrière, l’Égypte croyait que Bonaparte était mort, et elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, en Égypte et en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui s’élèvent parfois pour des causes inexplicables, comme les trombes du désert. Déjà, avec l’aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la haute Égypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de Français, et d’autres massacres avaient lieu dans plusieurs villes musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c’est que les Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre invulnérables ; beaucoup de peuples le suivaient.
Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la grâce donnée par Beauharnais aux trois mille brigands albanais. Aussi Bonaparte ne le fit-il pas. Seulement il avait eu le tort de ne pas prendre un parti sur le champ et de leur laisser croire qu’on les graciait. L’armée, irritée par la résistance meurtrière qu’on lui avait faite de maison en maison, et sentant justement qu’à peine délivrés, ils n’iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à Djezzar, était loin de l’indulgence. Cependant Bonaparte ne voulut pas se contenter d’un jugement tumultuaire. Il assembla les généraux. Les noms si respectés de Kléber, de Caffarelli, étaient à eux seuls une garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée mûrement. Ils prononcèrent comme l’armée, ne reconnurent pas la folle grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais serait la mort pour bien des nôtres.