[90] Bonaparte juge de même ce moment de sa vie : « Ce temps que j’ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie ; car il en a été le plus idéal. » (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 274.)

Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu’au bout. Pour que ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s’y mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une suite, une conséquence qui n’étaient pas dans sa nature. Même lorsque son intérêt, sa politique lui conseillaient le plus d’être harmonique, il discordait, il détonnait.

Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour certaines nuances, le sentirent parfaitement. Et plusieurs (ce qui nous semble sévère,) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et menteur en toute chose. Cela n’était pas. Il avait un penchant réel pour les mœurs, les idées d’Orient.

Il eut même un instant l’idée de s’habiller à la turque. Mais il était petit ; cela lui allait mal, il y renonça.

Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Égypte. Le général Menou alla plus loin, et, pour faire un mariage d’amour, abjura, se fit musulman. A ce sujet, Bonaparte dans ses lettres, parlant de Mahomet, écrivait à Menou : « Notre Prophète. » Il avait promis de bâtir une grande mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion des Français.

On crut qu’il aurait un sérail. Il n’avait pas de bonnes nouvelles de Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu’on lui présenta plusieurs femmes musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt craignit les plaisanteries. Il les renvoya, mais pour donner un pire scandale. Il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française, femme d’un de ses officiers, dont il éloigna le mari de l’Égypte. On la voyait avec lui cavalcader, caracoler sur les promenades du Caire. Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane, et montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.

Vers la fin de 98, la fatigue, l’ennui l’avait pris, dit Bourrienne. Il alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, échangea une correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l’ancien commerce. Il reconnut le canal de Néchao qui unissait le Nil à la mer Rouge ; il méditait de le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlaient beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu’on appelait les sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui ne parvint pas), pour qu’il pût s’entendre avec lui. Et en même temps, comme s’il eût voulu se rendre aux Indes par terre, il demandait au shah de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d’armes et d’habits.

C’était aller bien loin pour chercher les Anglais qui arrivaient d’eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument, avait envoyé sur les confins de l’Égypte et de la Syrie, à El-Harik, le célèbre pacha d’Acre, le cruel Djezzar.

En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci. Il tua notre envoyé, nous défia, se voyant d’une part aidé par la flotte anglaise, et de l’autre par les pachas d’Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens, ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non seulement les chrétiens, mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population. Il ne pouvait tirer de l’armée d’Égypte que douze mille soldats (il est vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut d’aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les flottes parurent bientôt dans l’Archipel.

Son imagination semblait excitée par le péril même : il comptait, s’il pouvait réunir les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il comptait, disait-il, prendre l’Europe à revers (c’était son expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire dans l’Orient.