[87] Si l’on veut savoir ce que fut l’occupation française, il faut consulter Gabarti. Quelle que soit sa malveillance, il avoue (p. 71) que les Français fusillèrent un des leurs qui avait outragé une femme et trois autres Français pour s’être introduits dans des maisons. — On se défiait non sans cause des Barbaresques qui passaient par le Caire pour aller à la Mecque ; on en retint quelques-uns comme otages, mais au départ, on leur fit des présents. Lisez, encore dans Gabarti, les égards des Français, pour les musulmans aux fêtes du renouvellement de l’année pendant le ramazan et le baïram, où les boutiques sont ouvertes la nuit. Les musulmans, comme à l’ordinaire, allèrent, le jour, à leurs cimetières et visitèrent leurs morts. Les Français défendirent à la population chrétienne d’indisposer les musulmans en mangeant et buvant dans les rues et de blesser leur orgueil en portant comme eux des turbans blancs. Ils firent suivre la tournée du chef de police par un corps de cavalerie française. Ce n’est pas tout : nos officiers supérieurs complimentèrent les grands de la ville au sujet de la fête. Ils les invitèrent, et, pour les mieux recevoir, prirent des cuisiniers du pays. (Gabarti, p. 77-87.)

En même temps, Bonaparte rendit au Caire, et à l’Égypte le grand et le petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls bien guider l’administration des Français. Ce fut, dit-on, chez les gens du pays, une joie universelle et très vive ; plusieurs se félicitaient, s’embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans exagérer la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.

Ceux qui n’estiment les choses que par l’argent, riront (non sans mépris de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu’en douze mois l’Égypte entière, en y comprenant même l’exaction sur les Mamelucks, nous rapporta seulement douze millions et cent mille francs[88] !

[88] Quelle pitié ! un seul juge de Calcutta, le président du tribunal suprême, nommé pour douze années, recevait, on l’a vu, par année quinze cent mille francs. (Mill et Wilson.)

CHAPITRE VI
SUEZ ET LE VIEUX CANAL DES PHARAONS. — LES ROMANS DE BONAPARTE. — INVASION DE LA SYRIE. — 1798-1799.

Le Nil, dans l’ancienne langue de l’Égypte, est un nom féminin. Il est la véritable Isis, et la mère de l’Égypte qui a produit et nourrit la contrée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s’y sont succédé se sont tous montrés étrangers, illégitimes, usurpateurs, en négligeant ce vrai dieu du pays. Le signe auquel les natifs durent reconnaître le caractère légitime de notre conquête ce fut le soin, les travaux que les nôtres accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc., s’occupèrent activement des digues, des canaux qui pouvaient assurer et régulariser son cours. Ils songèrent à l’étendre, à renouveler le beau monument du pharaon Néchao, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge, canal si utile au commerce, et qui semblait le trait d’union entre l’Égypte et l’Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.

Le monde musulman, qui n’avait pas tout cela écrit au cœur comme les vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait pourtant être frappé d’un tel gouvernement. Il l’était moins de l’entourage des sciences, des savants de l’Europe qui créait ces miracles que du jeune sultan qui les ordonnait, de ce jeune homme si réservé qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours souriante[89]. On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui succéda.

[89] Gabarti, p. 132.

Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l’Égypte par ses admirables lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi, au centre avec Caffarelli et l’institut d’Égypte, étonnant tous par sa sagesse, paraissait aux Égyptiens un pharaon, aux musulmans un autre Salomon, ou un descendant du Prophète. Tous s’inclinaient, et n’étaient pas loin de le croire quand il disait : « Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes pensées ? »

Qui eût cru que ce sublime acteur fût le même Bonaparte, si intrigant en France, si double en Italie ? N’importe, nous l’admirons dans cette année d’Égypte. Les très grands comédiens sont tels parce que tout n’est pas feint dans leur jeu[90]. Je crois en outre que sa vive nature, électrique par moments, put s’assimiler, s’harmoniser à la société où il vivait, société de tant d’hommes éminents, bienveillants, pleins d’une sympathie admirable pour le pays qu’ils espéraient régénérer.