Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais eux-mêmes reprochent d’avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche du canon, ce parti fanatique, que l’orgueil exaspérait d’ailleurs, ne pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au contraire, Bonaparte, qui, dans la guerre ménageait si peu l’homme, fut ici modéré autant qu’on pouvait l’être en ce pays. Dans les lettres qu’il écrivait au loin, au général Reynier, par exemple, qui était sur la côte, il croit utile d’exagérer sa sévérité. Il lui dit que l’on coupe trente têtes par jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze seulement.

Le consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu’au second jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y faire leurs prières, furent étonnés[84] de la voir occupée, profanée par nos soldats qui y campaient. Et qui donc l’avait profanée plus que ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la révolte, et qui l’avaient si abondamment trempé de sang humain ?

[84] Paton, t. I, p. 189.

Je ne crois pas qu’il n’ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l’ordre et la discipline sont une protection. Ici, dans cette guerre de rues et dans les embuscades de ruelles, passages, etc., l’avantage est aux foules. Nakoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes[85], — et quels hommes ! tous précieux, si loin de la patrie, — et plusieurs éminents par le courage, la science, irréparables !

[85] Nakoula, traduit par Desgranges, 1839.

Nos savants s’exposèrent beaucoup. Dans la grande mosquée, un lieu si dangereux, où les feux d’en haut et d’en bas se croisaient, on vit l’orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder, risquer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux manuscrit.

Ceux qui pourraient douter de la modération de la répression n’ont qu’à lire dans notre ennemi Gabarti l’étonnement que le pardon causa. « Les habitants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pût se terminer ainsi[86]. »

[86] Gabarti, p. 48, 60.

L’étonnement fut plus grand encore, lorsque, peu de jours après, par une noble hospitalité, « les Français ouvrirent la bibliothèque publique, qu’ils venaient de fonder dans une belle maison qu’un des tyrans (sans doute un Mameluck) avait construite de ses vols. Les Français (qui tous savent lire), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des cartes, des figures d’animaux, de plantes, des livres d’histoire, de médecine, des instruments de mathématiques et d’astronomie. Près de là était la maison du chimiste, avec la machine électrique ; puis la maison du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de fatigue. »

Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un grand aspect d’activité[87]. Les forteresses qu’on avait projetées s’élevèrent autour de la ville sous la direction active de Caffarelli. Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction complète d’un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et firent l’effroi de ces pillards si dangereux dans la banlieue d’une telle ville.