Donc on se dirigea vers Saint-Jean d’Acre, par les grandes pluies d’hiver et les chemins gâtés qui ne permettaient pas d’amener l’artillerie de siège. L’armée venait d’un côté, l’artillerie de l’autre (par mer). Il était bien probable qu’on ne se rejoindrait pas et que les Anglais, maîtres de la Méditerranée, prendraient notre artillerie et s’en serviraient contre nous. Que pouvait-on opposer à la probabilité d’une chance si simple ? La fortune de Bonaparte, qui l’avait favorisé et avait pris soin jusque-là de justifier ses plus téméraires imprudences.

Notez que, de Constantinople, on avait envoyé à Saint-Jean-d’Acre un corps d’artillerie turc, formé par nous quand le sultan était notre allié. Ainsi c’étaient les élèves des Français qui allaient tirer sur nous avec des pièces françaises. Si cela ne suffisait pas, les Anglais, pour défendre une place que la mer entoure presque, étaient maîtres d’y introduire à volonté des troupes et d’en renouveler la garnison par des Européens, Anglais, et bientôt Russes.

L’amiral Sidney Smith, notre prisonnier naguère, et échappé du Temple, avait ramené avec lui à Acre un de nos traîtres, l’émigré Phélippeaux, qui, par les lois d’alors, aurait dû être fusillé à Paris. C’était un ancien camarade de Bonaparte, son envieux, son ennemi dès le collège. Il n’avait pas craint de prendre l’uniforme et le gros traitement de colonel du génie anglais. En défendant habilement et fortifiant Saint-Jean d’Acre, il n’avait d’autre vue que de nuire à Bonaparte et à la France. Qui se doutait alors qu’entraver Bonaparte, et notre colonie d’Égypte et de Syrie, c’était murer l’Asie, enterrer tant de peuples dont le système anglais a confirmé la mort ?

Le retard de notre artillerie donna à Phélippeaux le temps de faire de grands travaux autour d’une place si petite. Il ne se borna pas aux ouvrages extérieurs. Connaissant bien l’impétuosité des nôtres, craignant que, malgré tout, ils ne trouvassent quelque jour, il avait pris la précaution insolite de lier entre elles par des murs, les maisons de la ville, de sorte que, forcée dans ses retranchements, elle pût résister tout de même.

Qu’on en vînt là, c’était bien peu probable, avec cette facilité infinie que donnait la mer et la flotte d’introduire dans la ville des forces nouvelles. Bonaparte s’obstina comme un furieux dans cette entreprise impossible. Il ne voulut pas voir que ses munitions tarissaient, si bien qu’il était obligé de recueillir les boulets de l’ennemi pour les lui renvoyer ; on les payait aux soldats qui les ramassaient. En soixante jours, on s’obstina à faire quatorze assauts, inutiles et sanglants, ruineux pour notre petit nombre. L’ennemi fit vingt sorties, s’inquiétant peu de ses pertes, qu’il réparait aussitôt.

L’obstination de Bonaparte était inexprimable : c’était comme une dispute entre lui et la Fortune, infidèle pour la première fois. C’était plutôt une inepte gageure avec l’impossibilité même.

Représentez-vous l’image ridicule d’un buveur opiniâtre qui s’efforce de boire, de vider par en bas un tonneau qui sans cesse se remplit par en haut.

Le peu qu’il tuait d’hommes à la tranchée du côté de la terre était à l’instant suppléé, du côté de la mer ; la flotte pouvait en fournir en quantité illimitée.

Sa rage aveugle était si grande, qu’il mina d’abord, puis voulut emporter à tout prix une tour avancée qui semblait tenir à la ville, mais qui en était réellement séparée et n’y donnait nulle ouverture.

Nos soldats, devant la folie du héros, n’objectaient rien ; on se faisait tuer. Kléber seul disait avec une sévérité ironique : « Nous attaquons à la turque une ville défendue par des moyens européens. »