Beaucoup de Syriens, qui haïssaient Djezzar, venaient au camp, faisaient des vœux pour nous. Mais nous voyant limités là sur un étroit espace, ils se gardaient de se déclarer. L’ennemi était trop heureux de nous voir aheurtés à des murs, nous cassant le nez sur des pierres, tandis qu’un beau et riche pays, la Galilée, était là tout près de nous. Il était trop évident qu’il devait craindre les batailles, et nous, les désirer. A lui la mer, à nous la terre. Kléber sut un gré infini au pacha de Damas qui, voyant Bonaparte obstiné sur la côte, prit la route du Mont-Thabor, et vint sur nous avec vingt-cinq mille hommes. Bonaparte, s’il l’eût attendu, se serait trouvé assiégé lui-même, ayant Acre devant lui, et ceux de Damas derrière. Il ne put s’empêcher d’envoyer Kléber à la rencontre, mais avec si peu de munitions qu’après un seul combat, Kléber en manqua tout à fait et fut dans le plus grand danger.

Sans doute, Bonaparte n’en avait guère, mais on peut croire aussi, quand on connaît son génie astucieux que, pour ces batailles livrées au Mont-Thabor, près Nazareth, en des lieux si célèbres, il craignait fort qu’on ne vainquît sans lui, et tenait à signer lui-même un bulletin de Nazareth. Il vint donc, à la course, avec Bon, Rampon, la 32e et huit pièces d’artillerie. Ceux de Kléber, rassurés par l’approche du secours, avaient déjà rétabli la bataille et repris l’offensive. Ceux de Bonaparte sabrèrent un camp de Mamelucks qui se tenait à part. Et l’armée de Damas, voyant partout les nôtres, toute nombreuse qu’elle était, prit peur, et se crut entourée. Il y eut un vertige immense, une débandade générale. Les uns se précipitèrent derrière le Mont-Thabor, d’autres se jetèrent dans les eaux du Jourdain (26 germinal, 15 avril). Le lendemain matin, Murat entra dans Tibériade, déserte, sans garnison, et y trouva des magasins immenses. On vit là ce qu’on eût gagné à profiter de l’avantage et à poursuivre vers la riche Damas. Ce qui souvent a garanti cette ville, c’est que dans les plaines on craignait la cavalerie. Mais les batailles des Pyramides, de Nazareth, montraient combien ces craintes étaient exagérées. La prise de Damas eût été un coup de tonnerre qui eût effrayé nos ennemis, rassuré nos amis, et leur eût fait prendre les armes. Bonaparte se fût trouvé à la tête d’un grand peuple, et les Anglais, si redoutables dans Saint-Jean d’Acre, se seraient-ils hasardés jusqu’à quitter la mer et venir nous offrir une bataille rangée ?

On ne pouvait pas prendre une ville, mais bien la Syrie tout entière, et faire de notre petite armée le noyau de tout un peuple belliqueux.

Je me figure que c’étaient les vues du vrai bon sens, celles de Kléber et de son ami Caffarelli.

Bonaparte avait d’autres vues. Il regardait la France. Pour elle, il lui fallait d’abord ne pas se retirer de Saint-Jean d’Acre, et de plus dater son bulletin de Nazareth.

De même qu’il avait fait le pèlerinage des sources de Moïse, écrit son nom au registre du couvent, il s’arrêta au couvent de Nazareth, y coucha, et vit dans l’église le miracle du lieu. Près de l’autel une chapelle est, dit-on, la chambre de la Vierge même. Une colonne de marbre noir engagée au plafond y paraît suspendue, parce que l’ange, au moment de l’Annonciation, frappa du talon la base de la colonne, la brisa. Cette légende, telle quelle, toucha quelques-uns de nos blessés qui, se mourant, faiblirent, demandèrent l’extrême-onction.

Voilà comment un intrigant, peu digne d’une telle armée et de si grandes circonstances, faisait platement sa cour à la réaction de Paris.

Dans cette armée pleine de gens d’esprit et d’expérience, il n’y avait personne qui ne jugeât que Bonaparte s’obstinait dans une vaine entreprise où son orgueil eût immolé le monde. C’était une chose touchante de voir ces hommes aussi dociles que vaillants qui, tous les jours envoyés à la mort, affrontaient sans murmurer des entreprises impossibles. Ainsi, pendant près d’un mois, il leur fit attaquer cette tour qui était devant une ville, mais n’y donnait nul accès. Avec cela, peu de murmures, sauf à la perte des amis, où tel pleurait, poussait des cris ; un d’eux qui de douleur, de regret devint fou, dit alors des choses très sages, et reprocha en face à Bonaparte sa sauvage obstination.

De tant de pertes, aucune ne fut plus sensible à l’armée que celle de Caffarelli. C’était, comme j’ai dit, cet homme unique qui, plus que personne, avait lancé l’expédition, réglé l’Égypte avec sagesse. Son solide héroïsme était un soutien pour tout le monde. Il avait perdu une jambe au Rhin ; il perdit un bras à Saint-Jean d’Acre, et pour ne pas ralentir son activité, voulut que sur-le-champ on lui fît l’opération ; habitué à se dominer, il la subit sans laisser échapper la douleur par aucun signe. Larrey dit que ce stoïcisme aggrava le mal et fut en partie cause de sa mort[93]. Il se reprochait d’avoir entraîné dans l’expédition tous ses jeunes amis, qui mouraient chaque jour, entre autres Horace Say, jeune homme de grande espérance et frère de l’économiste.

[93] Larrey, p. 111.