Bonaparte venait voir Caffarelli deux fois par jour, voulant le calmer peut-être, adoucir son jugement (qui certainement était celui de Kléber, c’est-à-dire très contraire au siège). Peu de jours avant sa mort, une vive dispute s’éleva entre eux, et sans doute Caffarelli lui dit son opinion sans ménagement.
Après cela il s’enveloppa de son héroïsme, d’impassibilité stoïcienne. Il voulut mourir en philosophant : « Lisez-moi, dit-il, la critique de Voltaire sur l’Esprit des lois. » Choix singulier de lecture qui étonna Bonaparte, mais qui se conçoit pourtant ; le mourant se consolait par cette vive protestation pour la liberté de l’homme contre Montesquieu, et son système sur la fatalité du climat[94].
[94] Dans l’ouvrage de MM. Reybaud, Marcel, etc., qui contient outre leur beau récit, mille choses utiles qu’on chercherait en vain ailleurs, on a fait l’entreprise méritoire, difficile, de nous donner des portraits de tant d’hommes héroïques. Ces portraits ne sont pas toujours bons, mais (je crois) souvent vrais ! On n’invente pas des physionomies qui concordent si bien avec la vie connue du personnage. Rampon doit ressembler. Desgenettes fait crier : « C’est vrai ! » Ce portrait, du reste médiocre, n’a pu être inventé. Dans son apparente candeur, il exprime à merveille le hâbleur bienveillant et bon, avec un petit air de niaiserie qui dut faire croire ses utiles mensonges. — Entre tous l’homme supérieur est évidemment Caffarelli, de vive intelligence et de finesse aiguë, mais, chose rare, d’une finesse qui tourne toute au profit de la bonté. Il était l’aîné de ses frères, ne voulut pas hériter et leur partagea tout. Ce qu’on remarque encore dans cette tête du Midi, c’est que ses qualités natives ont persisté à travers mille épreuves, mille souffrances. Un voltairien, et pourtant stoïcien ! — Bonaparte, pour plaire aux soldats, voulut emporter le cœur de Caffarelli dans une boîte. Son corps est à Saint-Jean d’Acre, et sa pierre sépulcrale est respectée des Arabes, comme celles de Hoche et de Marceau sur le Rhin. Ainsi, la France mit partout ses enfants.
Caffarelli avait été pour beaucoup dans les grandes vues qui ont fait la gloire de l’expédition. Vraiment, elle finit par lui. Après lui, le siège ne fut plus possible. Bonaparte lui-même vit une grande flotte de trente voiles qui venait aux assiégés, une flotte de trente vaisseaux turcs. Non seulement nos nouveaux assauts ne réussirent pas, mais c’est nous qui peu à peu allions nous trouver assiégés. Ceux du dedans, habilement conduits par Phélippeaux, s’étaient introduits entre nos lignes d’approche, et, de droite et de gauche, prenaient à revers nos tranchées.
Phélippeaux mourut frappé d’un coup de soleil, inutilement pour nous, nous déclinions chaque jour, et Bonaparte devenait la dérision des Anglais. Sidney Smith répandit, signa, garantit une proclamation turque, où, pour débaucher nos soldats, on leur répétait les bruits de Paris : « Que le Directoire n’avait rien voulu dans l’expédition qu’éloigner l’armée, dont il se défiait. » Cela ne produisit rien que de furieuses injures de Bonaparte à Smith, et un très vain cartel de Smith à Bonaparte.
Pendant ces sottes paroles de gens qui ne se connaissaient plus, quelqu’un, d’un langage muet, se faisait mieux entendre, finissait tout, la peste. La malignité du climat se liguait encore avec elle d’une autre manière. En quelques jours, des vers naissaient dans les blessures et les compliquaient.
Les nouvelles étaient effroyables. Indépendamment des fanatiques du monde barbaresque dont j’ai parlé, les Anglais, maîtres dans la Méditerranée, se montraient dans la mer Rouge, et nous ne voyions plus autour de nous qu’un cercle noir d’ennemis.
Donc il fallut revenir, et, pour comble de misère, partir nuitamment, et si subitement que, quelque soin que l’on prît d’emporter nos blessés, plusieurs, un peu écartés, se croyant abandonnés, et cherchant leur chemin, se lancèrent dans les précipices.
On aurait pu prévoir ce qu’on avait à attendre d’un tel homme, de sa surdité aux conseils. On pouvait dire déjà ce que quelqu’un dit plus tard, quand il répéta en Russie, sur six cent mille hommes, ce qu’il avait fait sur dix mille en Syrie : « Où pourra-t-on trouver les gardes-fous de son génie[95] ? ».
[95] Mot de M. de Narbonne, cité par M. Villemain, Mélanges.