Bonaparte avait levé le siège de Saint-Jean d’Acre le 1er prairial (20 mai 99), à neuf heures du soir.
Notre allié, dans les Indes, Tippoo, qui depuis si longtemps regardait vers la France, délaissé, sans secours, était mort en héros (avril 1799)[96].
[96] Ce qui fit un tort immense à Bonaparte, c’est que lui-même renseigna ses ennemis sur sa détresse, le besoin qu’il avait de secours, etc. Sa correspondance interceptée fut publiée en un petit volume par Francis d’Yvernois, le Genevois anglais, sous ce titre : Crimes des Français racontés par eux-mêmes, réimprimé à Paris par René Pincebourde.
CHAPITRE VIII
FIN DE L’INDE MUSULMANE. — MORT DE TIPPOO, 1799.
La chute de Tippoo, la ruine de l’empire de Mysore étaient un malheur pour la France, bien plus qu’on n’aurait cru dans ce grand éloignement. Mysore et Seringapatam restaient, depuis la perte de Pondichéry, le centre unique de notre commerce dans l’Inde. Tippoo et son père Hyder-Ali avaient été, malgré tous nos malheurs, nos immuables alliés. C’était un grand état qui avait des possessions sur les deux mers. De plus, Tippoo, était, par ses qualités héroïques, le centre de l’Inde musulmane, peu nombreuse, si on la compare à l’Inde Brahmanique, ne comptant guère que quinze, vingt millions d’hommes, mais tout autrement belliqueux, et, l’on peut dire le nerf de l’Inde même. Moins fins, moins délicats que les Indiens proprement dits, ces musulmans leur étaient supérieurs en qualités viriles, en dignité morale, en probité, fidélité.
Je suis ici dans ce triste chapitre, comme le voyageur qui, dans l’Inde d’aujourd’hui, se trouve en face des grands tombeaux, fiers et majestueux comme l’immense monument d’Acbar, ou tout au moins la gracieuse tombe de la fille d’Aureng Zeb[97]. Je ne passerai pas sans les avoir salués, sans avoir dit le caractère viril de l’Inde musulmane. Plusieurs écrivains, même Anglais, ont raconté combien la sévérité simple de leur culte imposait. Moi, je voudrais ici insister de préférence sur le sentiment de l’honneur et l’exaltation de la probité.
[97] Voy. les planches de Daniell, etc.
Je ne puiserai pas dans les livres, mais dans les récits graves et sûrs que me faisait parfois mon ami, le très fin, le très savant Eugène Burnouf.
Il était en rapport avec beaucoup d’Anglais, non seulement pour sa science, mais pour la confiance que son caractère inspirait. L’un d’eux, un colonel, homme de grand mérite, qu’il voyait souvent triste et sombre, lui fit l’aveu suivant.
Il avait eu pour économe un musulman. Cet homme passait pour fort honnête, et il avait une gravité qui imposait. L’Anglais, insoucieux, faisait rarement ses comptes. Un jour, après dîner, il se met à les faire. A cette heure un peu trouble, il a beau calculer, il trouve toujours un déficit, quelque chose de moins que ne comptait son musulman. Il se fâche, et recompte encore ; toujours même différence. L’autre, imperturbablement, soutient qu’il n’y a pas erreur, qu’il a très bien compté, que le maître se trompe. Alors l’Anglais exaspéré, l’appelle fourbe, menteur, voleur, etc. Enfin, n’en tirant aucune parole, il le frappe au visage. L’autre recule, et tire le poignard qu’ils portent tous, et dit : « Je ne vous tuerai pas ; car, j’ai mangé votre pain. » Il se frappe lui-même, et d’une main si sûre qu’il en meurt à l’instant. D’après les croyances indiennes, celui qui a causé un pareil accident, et qui se trouve ainsi maudit par un mourant, n’a plus de repos en ce monde. Le pis, c’est que le mort avait raison, il était innocent. Le malheureux Anglais, redevenu à froid tout à coup, se met à refaire le calcul, et voit que c’est lui qui a tort. Dès lors, plus de repos : la chose le poursuit et ne le lâche plus ; il la traîne jusqu’à la mort.