Cette race si fière et plus guerrière que propre aux arts, ne leur est pourtant pas hostile comme les Turcs. Bornés par le Coran qui défend toute représentation figurée, leur génie s’est tourné vers l’ornementation et le décor en plusieurs genres. Tippoo dessinait ses jardins et en faisait le plan ; il a fait celui de Bangalore. La plupart de ces monuments musulmans, grandioses, charmants, sont de magnifiques mosquées avec de sublimes minarets à plusieurs étages, des galeries où l’on crie la prière, de belles et charitables fontaines, si précieuses dans ce climat, enfin d’admirables tombeaux[98], dont plusieurs tellement spacieux que leurs compartiments innombrables peuvent servir de logement.

[98] Ces monuments de famille et de piété sont souvent fort touchants. A Agra, Shah Ichan, quittant cette ville pour Delhi, a fondé un délicieux monument pour sa sultane morte en couches en 1631. Dans l’ancienne Delhi, on voit une sépulture sainte, et quoique musulmane, révérée des Hindous. C’est celle de Jehannazah qui ne quitta pas son vieux père pendant dix ans, enfermée avec lui dans le château d’Agra, et qui mourut empoisonnée. — (Tandis que sa sœur Roxanore fut l’instrument des desseins parricides de leur frère Aureng Zeb.) — Sa tombe simple, porte cette inscription : Que la terre et la verdure soient les seuls ornements de ma tombe : C’est ce qui convient à celle qui vécut humble d’esprit et de cœur. » Et sur un côté on lit : « Ci-gît la périssable fachir Jehannazah Begum, fille du Shah Ichan, disciple de, etc. »

La supériorité de l’Inde musulmane pour la gravité des mœurs et pour la guerre la rendait dédaigneuse pour l’Inde brahmanique, ce fut la faute de Tippoo dont le fier caractère, les tendances sévères, héroïques, exagérèrent la discorde des deux Indes qu’une meilleure politique aurait tâché de rapprocher.

Chose curieuse, à l’autre bout du monde, le dix-huitième siècle est le même, singulièrement actif et agité. Tippoo pour la curiosité, l’inquiétude d’esprit, l’amour des nouveautés, nous fait penser à Joseph II. Mais, d’autre part, sa fixité dans le travail, et le nerf indomptable qu’il montra dans un climat si dissolvant, sont d’un véritable héros, d’un Frédéric barbare. Il était cruel, mais très juste, d’une justice impartiale. Nul privilège de naissance. Nulle place ne s’accordait qu’après des épreuves et une sorte d’apprentissage. Les commerçants français de Seringapatam avaient formé sous lui un club, et dans l’égalité d’une société musulmane, réalisaient à leur manière quelque chose de l’égalité jacobine[99].

[99] Ce fait tout simple de cinquante-neuf marchands français réunis en club, selon la mode du temps, a été étrangement défiguré, sans doute par le gouverneur Wellesley qui, pour pousser la Compagnie à la guerre, lui fit cet épouvantail ridicule d’une grande explosion jacobine en pleine Asie. Les cockneys de Londres et les dames actionnaires ont dû pâlir. (Voy. Salmon, mai 97, p. 39. Londres, 1800.)

Il n’y avait pas dans l’Inde, un ryot (laboureur), qui se mît au travail avant Tippoo. La journée ne suffisait pas à son activité. Il voulait savoir tout[100].

[100] Sur la personne et la vie intérieure de Tippoo, voyez Mill, Wilson, Barchou de Penhoën, etc.

Les arts, les découvertes, l’agriculture, l’intéressaient aussi bien que la guerre.

De grand matin, il recevait d’abord les rapports, donnait les premiers ordres.