Donc, après la révolution d’Amérique et avant celle de France, quand déjà fraîchissait le vent précurseur des grandes tempêtes, l’Angleterre, même par ses intérêts nouveaux, était conduite à chercher le repos sous la vieille fiction royale, tellement ébranlée en Europe. La royauté, outre son privilège propre et son antique appui de l’Église établie, en avait conquis un nouveau, le patronage de l’Inde, tant de places à distribuer. Son repos lui était aussi garanti par la foule inquiète des créanciers de l’État, amis passionnés de la stabilité. L’opposition était annulée, réduite à un si petit nombre, qu’il suffisait, disait-on, « d’un fiacre pour la conduire au parlement. »

La situation était belle pour Pitt. Pour se rendre populaire, il lui suffisait de quelques réformes financières, de se donner pour un disciple d’Adam Smith et, par moments, de flatter Wilberforce, le crédule apôtre de l’affranchissement des noirs.

Pitt semblait de plus en plus avoir oublié les haines de son père et sa tradition colérique. Il se rapprocha de la France pour lui imposer le traité de commerce qui fit entrer chez nous les marchandises anglaises et révolutionna nos grandes masses ouvrières du Nord. A ce moment, l’Angleterre s’étonna de trouver Pitt si pacifique, si ami de la France. Reproche qu’il repoussa par cette parole charmante : « Peut-on haïr toujours ? »

Cependant le travail cessait ; l’industrie du meuble qui avait créé, sous Louis XV, le faubourg Saint-Antoine, s’était, sous Louis XVI, arrêté partout. Ce nouveau Paris inoccupé fit la grande insurrection du 14 juillet, prit la Bastille. L’Angleterre applaudit et toute l’Europe, depuis Londres jusqu’à Pétersbourg. Fox dit : « C’est le plus grand événement du monde. » Nos fédérations de 90, ce mouvement désintéressé, cet appel aux libertés du genre humain, remplirent d’ivresse tous les cœurs et tous les yeux de larmes. Les Anglais avaient cru d’abord que nous faisions, sur leur exemple, une révolution anglaise. Puis, quand ils virent qu’elle serait française, beaucoup persévérèrent dans leur admiration, et déclarèrent que la Constitution de 91 était le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le beau livre de Payne, les Droits de l’Homme, fut porté jusqu’au ciel, mais, il faut le dire, par une minorité généreuse en rapport avec l’admirable génération qui avait surgi en Europe depuis Rousseau et la guerre d’Amérique, génération crédule, imaginative, impatiente dans ses vœux pour le genre humain. C’est partout le même homme, qui ferait croire qu’il n’y a plus qu’une nation. Partout, c’est La Fayette, Fitz-Gerald et Kosciuszko. Cette veine de feu gagne la Belgique, l’Italie et en partie le Rhin.

De tous côtés scintille l’horizon, mais par moments différents, sans accord et de place en place.

C’est un fort beau spectacle (et que j’aurais volontiers recommandé au pinceau de Reynolds, de Lawrence) de voir Pitt, naviguant, sur son insubmersible barque, dans ce cercle d’orages dont l’Europe est illuminée. A son âge de plus de trente ans, c’est toujours l’enfant rose, un peu bouffi, sérieux et colère, qu’on a vu à vingt ans, mais paisible pourtant. Qu’a-t-il à craindre ? Il navigue réellement sur un ferme véhicule. Comme le fameux éléphant de l’Inde, composé de personnes vivantes, d’êtres animés, une masse le soutient, la masse solide des créanciers de l’état, rentiers, banquiers, etc., intéressés à son salut, et qui à chaque instant le remonte d’élan, d’enthousiasme, lui donne un coup d’épaule.

Au 6 octobre 89, il a souri en voyant Louis XVI captif et l’Angleterre vengée. La France lui apparaît errant à l’aventure, comme un vaisseau perdu, augmentant par ses embarras la sécurité de l’Angleterre.

L’Irlande seule peut inquiéter. Mais c’est justement un Irlandais qui prononce l’anathème contre la France, contre la révolution, alliée naturelle de son pays. L’opposition anglaise, si faible, se trouve coupée en deux, réduite presque à rien. Fox est abandonné, et Pitt monte au plus haut. On dresse des autels à l’ange de la Bourse qui a trouvé le 3 pour 100 à cinquante et l’a fait monter jusqu’à cent. Le fanatisme ne connaît plus de bornes, quand ce dieu des rentiers, par l’amortissement, donne à la dette un gage de solidité éternelle. Ses garanties vont s’étendre partout. « Si la guerre vient, tant mieux ! Nous prendrons le Cap, Saint-Domingue et Java ! La dette sera une montagne dont les racines immuables embrasseront la terre ! »

Ces rentiers imaginatifs, autour de Pitt, lui font autant de janissaires, des dévoués à mort, comme ceux du Vieux de la Montagne. Au moment où il se forme de grands clubs, avec des noms illustres, pour la réforme électorale et le suffrage universel, Pitt est si bien assis qu’il offre un ministère à Fox. Quel trait de magnanimité ! Mais Fox n’y est pas pris. Général sans soldats, seul dans le parlement, il trouverait dans ce ministère une captivité, une vraie souricière. Il échappe, se réserve, attend.

On a douté si Pitt voulait la guerre avec la France. Mais il était visible que la guerre doublerait sa dictature, probable qu’elle la prolongerait pour lui et son parti. Et, en effet, elle la prolonge vingt-deux ans, jusqu’en 1815, et même plus loin, puisque à peine en 1830 on a osé parler de réforme parlementaire[14].