On ne peut pas douter non plus que des assassins du Midi, attirés par les grosses distributions d’argent que Dandré et autres agents de l’Angleterre faisaient aux Vendéens, ne soient venus toucher leur part. Parmi ces gentilshommes de grande route, qui avaient l’habitude des choses atroces, il y en avait qui agissaient pour leur compte, par fureur personnelle et d’un cœur très envenimé. Dans les hommes et femmes de feu Charette, et parmi les agents, les espions de Puisaye, il y avait des âmes diaboliques. On peut en juger par la fureur qu’ils eurent de crever les yeux des chevaux du général Hoche, sur lequel ils tirèrent plusieurs fois, ayant tenté aussi trois fois de l’empoisonner.

Cette diversité du parti royaliste rendait l’unité impossible et la direction difficile. Il n’y avait pas à espérer que ces beaux Polignac, quoique venant tout droit de chez le roi, fussent obéis ni des clans de Frotté, de cette sauvagerie domestique, encore bien moins de ces honnêtes gens du coin des bois, qui, depuis tant d’années, vivaient de proie, souvent de vol, parfois de meurtres.

Pichegru devait être épouvanté de ces étranges auxiliaires qui venaient, disaient-ils, se joindre à sa future garde nationale. C’était une armée de voleurs qui arrivait au secours de l’armée des banquiers. Cela donnait lieu à penser.

Carnot caressait fort le parti royaliste, et recevait chez lui ses amis de cette opinion dans son jardin du petit Luxembourg, sous les fenêtres de ces collègues et de la Réveillère-Lepeaux, qui logeait au dessus : « Lui et les siens, dit celui-ci, nous étourdissaient de chants catholiques, chantaient la messe et vêpres[59]. » Mais malgré toutes ces avances aux royalistes, Carnot avait refusé de se lier à eux. Comme régicide, il ne croyait pouvoir rien espérer de bon d’un parti où il voyait tant de fanatiques et de fous. Il avait même hâte que les modérés (royalistes ou non) fussent armés le plus tôt possible et formassent une garde nationale contre ces hommes peu sûrs. C’est ce qui produisit cette scène curieuse que Thiers a reproduite d’après la Réveillère-Lepeaux, qui lui-même parla à Carnot. Celui-ci, grand de taille et de son ascendant ordinaire, fut étonné de voir le petit homme contrefait l’interroger de bas en haut, et lui dire avec fermeté :

[59] La Réveillère, Mémoires, t. II, p. 65.

« Carnot, as-tu jamais entendu faire une proposition qui tendît à diminuer les attributions des conseils, à augmenter les nôtres, à compromettre la constitution ? — Non, » répondit-il avec embarras.

« Nous as-tu jamais entendus, en matière de finances ou autres faire une proposition qui ne fût pas conforme à l’intérêt public ? — Non.

« Quant à ce qui t’est personnel, nous as-tu jamais entendus ou bien diminuer ton mérite, ou nier tes services ?

« Depuis que tu t’es séparé de nous, as-tu pu nous accuser de manquer d’égards pour ta personne ?

« Ton avis a-t-il été moins écouté quand il nous a paru utile et sincèrement proposé ?…