Situation étrange, et singulièrement fausse. Les royalistes, avec leur armée de brigands, criaient : « La loi ! la loi ! » et pendant six semaines, poursuivaient Hoche avec une terrible fureur. On le croyait tellement menacé, qu’on eut l’indigne idée qu’il se sauverait. Un Américain (vrai ? ou faux ?) lui offrit chez lui un asile. Il répondait à tout : « Je veux être jugé. »
CHAPITRE XI
FRUCTIDOR.
Les royalistes vainqueurs, ayant eu tant de temps pour faire leur apologie, ont eux-mêmes pris soin de prouver qu’ils étaient injustifiables.
1o Ils ont très bien montré que les phrases révolutionnaires qu’on taxait de fictions jacobines : l’or de Pitt, les agents de Pitt, etc., n’avaient rien d’inexact ni d’exagéré. La corruption fut pratiquée sur la plus grande échelle où on l’ait employée jamais. On n’avait jamais vu, par exemple, ces tentatives monstrueuses d’acheter des armées entières par des cadeaux de valeur, des montres, etc., distribuées aux officiers et presque à chaque soldat[60]. Système de prodigalité folle où Pitt se précipita et où il ne fut sauvé à la fin que par trois miracles improbables, le miracle des faux assignats, la foi surhumaine des créanciers de l’État, enfin une surprise merveilleuse qui surgit à point pour faire une sagesse de cette furieuse folie : l’éruption des Indes noires qui sont dessous l’Angleterre et le torrent de richesses industrielles qu’elles donnèrent, dès qu’elles furent touchées par la baguette de Watt.
[60] Voir Fauche-Borel.
2o Les royalistes ont montré que, dans le guet-apens qu’ils organisaient contre le Directoire, ils employaient, non seulement l’émigration et les bandes du Midi, les verdets de Job Aimé, mais les chouans, ce qui restait des brigands de Charette, gens ulcérés, envenimés par leurs récentes défaites. Que serait-il arrivé s’ils eussent désorganisé le corps de la gendarmerie, livré la France aux assassins ? Mais c’est ce qui n’eut pas lieu. Carnot, quoique mou pour eux, s’effraya de cette proposition et la fit, heureusement, rejeter par les Anciens.
3o Ces gens, si peu scrupuleux, se montrèrent peu habiles, de vrais étourdis. Les forces ne leur manquaient pas. Ils avaient la première de toutes, la loi, les apparences de la loi. Ils avaient, par leur parlage hautain, assujetti l’Assemblée qui, quoique hostile (il y parut) leur obéissait. Ils avaient la force dans Paris, beaucoup de commis, et du commerce et des administrations, toutes pleines de royalistes. Ils avaient de vaillants hommes, des hommes d’exécution, endurcis à tout faire, et qui depuis plusieurs années vivaient, sur les routes, de pillage et de dépouilles, du poignard et du pistolet.
4o Leur but était simple, dit franchement de la Rue[61] : c’était de surprendre le Directoire et de lui faire son procès.
[61] De la Rue est ici l’auteur principal. Il ne dit pas hypocritement, comme Barbé-Marbois, que l’Assemblée attendait, fut surprise. Il dit que les meneurs Willot, Pichegru, avaient, dans la jeunesse et les chouans, douze ou quinze cents hommes tout prêts, et dix mille qui devaient les joindre au premier appel. (De la Rue, p. 284.)
Eh bien, ces gens peu scrupuleux, ayant tant d’argent, de force, de brigands à commandement, furent dupes de leurs manœuvres.