Certainement, au coin d’un bois, les Jean Chouan, les Cadoudal, avec leur très fine oreille, auraient entendu et compris. Mais ce qui les fit traîner, manquer le moment, c’est qu’ils ne marchaient pas seuls. Il leur fallait respecter des émigrés qui arrivaient d’auprès du roi, qui parlaient en son nom, — et, d’autre part, ménager la grosse masse bourgeoise, où ils étaient comme perdus, le peuple des battus de Vendémiaire que menait un personnage hésitant et indécis, le long et flasque Pichegru.

On se piqua d’être fin. On rusa. On attendit.

Et pendant qu’on acceptait le secours de tant de brigands, de gens condamnés par la loi, on disait cauteleusement : « Laissons le Directoire se compromettre. Gardons la loi pour nous ! »

A force d’hésitation et d’hypocrisies maladroites, ils furent surpris. Et le pis, surpris par l’homme du monde qu’on aurait pu en juger le moins capable, un philosophe, homme d’étude, qu’on aurait cru peu agile et peu agissant d’esprit et de corps. Ce fut un vrai phénomène, un miracle, comme si la lente, l’inoffensive tortue, prenait un tigre au piège.

Ce philosophe, la Réveillère, petit, lent et contrefait, allait chaque soir invariablement du Luxembourg au Jardin des Plantes, chez Thouin, le célèbre jardinier, s’informer des plantes nouvelles. On pouvait, sur le chemin, l’assassiner, l’insulter ; c’est ce que fit notre Malo, le sabreur ridicule ; il alla avec son sabre chez la Réveillère qui, froidement, s’en moqua, le mit à la porte.

Ce fut cet homme d’une apparence tellement pacifique, qui, dans le trio, se montra le plus solide, même le plus audacieux. Rewbell fût parti volontiers, et Barras, selon la vieille pratique, ne voulait agir qu’avec le faubourg Saint-Antoine, ce qui aurait laissé beaucoup de choses au hasard, et des chances à une grande effusion du sang.

Ce moyen fut rejeté. Seulement, pour avertir au moins les patriotes, on inséra au Moniteur que le prétendant faisait ses malles, préparait ses équipages, allait revenir[62]. Le vieux maréchal de Broglie, l’Achille de l’émigration, l’avait annoncé sans détour à notre ministre à la Haye. Cette nouvelle échauffa les faubourgs, et même dans l’assemblée, plusieurs, dit de la Rue lui-même, se mirent avec le Directoire, furent dans son secret (p. 292), c’est-à-dire impatients de voir sauter le dernier tiers.

[62] Mathieu Dumas dit ici, contre toute vraisemblance, que Kléber, alors à Passy, en présence d’une telle nouvelle, fut près de venir à Paris pour combattre le Directoire et défendre une assemblée où triomphait le royalisme.

Hoche sans revernir à Paris agissait. Dans la sombre fête tragique qu’on faisait chaque année pour les morts du 10 août, il reçut de ses généraux beaucoup d’adresses menaçantes, et, lui-même, il souffla l’orage, disant : « Ne les quittez pas encore, ces armes terribles ! » Beaucoup d’officiers eurent des permissions pour aller à Paris, entre autres Chérin, l’ami de Hoche, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine, l’un des vainqueurs de Quiberon.

Que faisait, pendant ce temps, le patriote Bonaparte ? Il envoyait aussi les adresses jacobines de son armée. Mais il écrivait à Carnot, le modéré des modérés : « Je suis avec vous. » De plus, il dépêcha son aide de camp, Lavalette, pour tenir le même langage.