L’expédition avait été décidée le 5 mars. Six semaines suffirent pour réunir les éléments de cette grande entreprise. Chose qui semblerait incroyable si les hommes qui devaient en faire partie n’eussent été pour la plupart organisés d’avance.
On partit le 20 mai 98 (1er prairial).
On suivit lentement la Sardaigne pour attendre Desaix, que les affaires de Rome avaient mis un peu en retard. Il avait fallu prendre, réaliser tout ce qu’on put dans Rome. C’était là, comme je l’ai dit, la faiblesse de cette armée. Elle était toujours dans la fièvre des espérances exagérées que donnait Bonaparte. Comme au début de la guerre d’Italie, il s’adressait cyniquement à la cupidité. Dans sa proclamation, il leur rappelle la misère où il les reçut, il y a deux ans, et tout ce qu’avec lui, ils ont trouvé en Italie. Dans la guerre actuelle, ils trouveront mieux, et « chaque soldat, au retour, aura de quoi acheter six arpents de terre. »
Ces rêves, ces promesses ne répondaient que trop à la fermentation que les désordres d’Italie avaient laissée en eux. Beaucoup trompaient par le jeu l’ennui, l’oisiveté de la mer. Plusieurs jouaient la comédie, des proverbes qu’ils faisaient eux-mêmes sur leurs prochaines aventures, conquêtes, enlèvements de femmes, délivrances de captives, etc.
Le Directoire croyait que l’armée allait droit en Égypte, ce qu’elle aurait dû faire pour prévenir un peu l’été, l’inondation. En passant devant Malte, Poussielgue et des agents français qui y avaient été firent valoir les avantages très grands, et évidents d’une telle conquête, si près de l’Italie et sur la route d’Égypte. Bonaparte y employa un mois, cet unique mois de faveur que la fortune lui laissait. Il eût pu y trouver sa perte. Dans l’encombrement prodigieux de tant de bâtiments de transport, d’embarcations telles quelles qu’on avait ramassées, ce qu’on avait de navires de guerre n’eût pas suffi à protéger l’expédition d’une attaque. Elle eût péri en pleine mer[78].
[78] L’escadre était de 14 vaisseaux de ligne. Elle portait 36 000 hommes.
Quelque admirable qu’ait été cette prise de Malte, ce fut une faute. Nelson, nous côtoyant et même une fois se trouvant à six lieues de nous, aurait pu nous atteindre. Heureusement il alla à Naples, à Alexandrie, en Chypre, partout, sans avoir l’adresse de nous joindre. S’il l’avait fait pendant notre débarquement à Alexandrie, qui fut long et pénible, troublé par un vent fort, il nous mettait au fond de l’eau.
Bonaparte, ce joueur si heureux et si hasardeux, eut alors, dit-il lui-même, un moment d’angoisse, et dit à la Fortune : « M’abandonneras-tu ? »
Elle ne le fit pas. Mais sa fatale imprévoyance n’en fut pas moins punie d’autre manière. Arrivant si tard dans la saison, et retardé, en outre, par l’occupation d’Alexandrie, il partit de cette ville et s’engagea dans le pays avant d’avoir fait le sondage du port. On crut qu’on ne pouvait y abriter la flotte, et on la conduisit au mouillage d’Aboukir, où elle fut brûlée par Nelson. Ce mois, que Malte avait employé, lui eût été bien utile en Égypte, où il lui eût donné le temps de prendre ce renseignement indispensable pour la préservation de la flotte, et assurer le retour. Jomard avoue lui-même que ce fut après le désastre qu’on eut les plans, les cartes des sondages qui l’eussent évité[79].
[79] Encycl. Schnitzler, art. Institut d’Égypte, t. XIV, p. 751.