Nos brillants exploits sont connus. On voit, par le chiffre des morts, le petit nombre des nôtres en comparaison de ceux que perdirent ces fameux cavaliers, les Mamelucks, combien ces batailles effrayantes par leur fantasia étaient différentes des batailles d’Italie. Mais, d’autre part, comment les comparer aux faciles campagnes où les Anglais de Clive, etc., ont défait des troupeaux indiens ? Au total, le coup d’œil de Bonaparte, la fermeté et le sang-froid des nôtres dans ces grandes scènes méritent l’admiration qu’on leur a prodiguée.

Cela est raconté partout. Je ne m’y arrête pas. Seulement, je demande comment les malheureux Égyptiens, tellement maltraités par leurs maîtres, ne s’attachèrent pas mieux aux nôtres plus doux. Bonaparte leur fit des avances uniques pour un vainqueur. Il leur rappela la tyrannie des Mamelucks, qu’ils connaissaient trop bien. Il leur ramena enfin, rendit à la liberté les esclaves que retenaient les chevaliers de Malte. Il leur apprit que les Français avaient chassé le pape de Rome. Cela ne les toucha point.


Une chose, à mon sens, plus curieuse que tous les combats pittoresques qu’on a tant racontés, c’est notre entrée au Caire, le premier regard où les vainqueurs et les habitants de cette ville immense s’observèrent, se jugèrent.

Après ce grand effroi, et cette entrée si douce, l’étonnement aurait dû être grand, et la reconnaissance. Les vainqueurs traversèrent en souriant cette foule, et ne se montrèrent ennemis qu’aux Mamelucks, dont ils pillèrent les palais. En quoi le petit peuple de la ville les aida de grand cœur.

Nos Français, peu nombreux, étaient comme perdus au milieu d’une ville de deux à trois cent mille âmes. Les rues étroites et sombres, tortueuses, se fermaient la nuit par de solides portes de bois ; plusieurs même, coupées de bazars ténébreux, pouvaient, dans une échauffourée, être de véritables pièges. La plus simple prudence avertissait de s’en garder. Voilà donc que le général Dupuy, nommé gouverneur de la ville, procède sévèrement à l’enlèvement de ces portes séculaires, au grand chagrin de ceux qui y étaient habitués. De plus, chaque propriétaire doit allumer à sa porte une lanterne la nuit. Grand changement, peu agréable à une ville d’Orient. Plus de ténèbres. Les rues, dès lors ouvertes aux chars retentissants, aux lourds canons de bronze, ont perdu leur silence, ainsi que leurs mystères.

Les mesures sanitaires, si sages, semblaient une persécution. L’éloignement d’un cimetière, chose si nécessaire après les ravages terribles que la peste, en ce siècle, venait de faire, produisit une émeute de femmes qui, avec le grand bruit, les tragédies de la douleur orientale, vinrent, sous les fenêtres du général, étaler leur grand nombre et leur deuil menaçant.

Les costumes équivoques de femmes toujours voilées étaient un vrai danger, dans une ville si peu amie. On interdit les voiles. De là grandes clameurs. Cependant ce qui montre l’utilité des précautions, c’est que chez une dame, dénoncée par son intendant, on trouva des armes, de la poudre, et force habits de Mamelucks. Cette dame en fut quitte pour trois jours de prison et une amende.

Après un traitement si humain, et tant de marques de bonté, la joie des musulmans pour notre désastre naval d’Aboukir semble une chose monstrueuse, à faire douter de la nature humaine. Ils n’y virent qu’une sentence de Dieu qui manifestement condamnait leurs vainqueurs.