Si pourtant, comme Bourrienne et autres l’ont dit, la principale cause du malheur fut le dénûment de la flotte, qui n’avait point de vivres et n’en recevait pas dans l’interruption des communications, on doit en accuser l’indulgence de l’administration française, qui d’abord n’organisa pas de moyens rigoureux assurer les routes et faciliter les approvisionnements. Bonaparte a essayé en vain de rejeter le désastre sur l’amiral. Tous deux furent indécis. Mais l’amiral le fut en partie à cause de la répugnance honorable qu’il avait de quitter l’Égypte, d’abandonner l’armée et d’éloigner la flotte.
Le salut de l’armée, autant que la bonne police du pays, demandaient un ordre sévère et régulier. On voulut exiger que les propriétaires de biens-fonds, de maisons, montrassent leurs titres, expliquassent s’ils possédaient par achat ou par héritage. Chose fort difficile en pays musulman, et fort embarrassante pour les grands, les héritiers des maîtres du pays, qui ne possédaient que par violence, usurpation. On créa, pour cet examen, un divan de six musulmans et six cophtes, auquel pour chaque titre on payerait deux pour cent de la valeur.
Depuis les temps les plus antiques, les maisons des villes, et même les boutiques, ne payaient rien. Jusque-là tout retombait sur les campagnes, sur les pauvres fellahs, sur les laboureurs seuls, sur le travail et sur la terre. L’impôt des campagnes, des paysans égyptiens, se levait par des cophtes, Égyptiens eux-mêmes, à qui les Mamelucks en donnaient la commission. Mais nos Français, chose nouvelle, ordonnèrent que les maisons des musulmans et autres habitants des villes payassent tribut comme les champs des fellahs. La perception se fit de même par les percepteurs cophtes ou égyptiens. Ceux-ci, méprisés jusque-là comme une race inférieure, vinrent, dans chaque maison, s’informer et enregistrer, ce qui semblait une mortelle injure aux races jusque-là souveraines.
Les cophtes, et même les juifs, se sentant protégés, se relevèrent un peu, ne montèrent plus des ânes, comme auparavant, mais des chevaux, et portèrent des armes. Chose bien naturelle (contre les maraudeurs), mais qui blessa fort les Arabes, les musulmans en général ; ils ne supportèrent pas cette odieuse égalité. Encore moins, se résignèrent-ils quand ils virent ces cophtes, comme agents de l’autorité, exercer sur eux-mêmes, sur tous, la contrainte, les sévérités qu’ils n’osaient jusque-là appliquer qu’aux fellahs seuls, emprisonnant ceux qui ne payaient pas.
L’orgueil musulman se cabra, s’autorisant de prétextes religieux ; par exemple, de la vente du vin, contraire à l’islamisme, mais qu’on ne pouvait défendre à nos soldats. Quoi qu’on ait pu dire là-dessus, quand je vois les musulmans plus tolérants ailleurs, je ne puis m’empêcher de croire que l’impôt et la faveur accordés aux cophtes qui levaient l’impôt n’aient été la principale cause du mécontentement public.
Tout cela n’allait pas à moins qu’à la restauration du vieil élément égyptien contre les étrangers (Arabes, Turcs, Mamelucks, etc.), élément malheureusement déprimé depuis bien longtemps, mais qui se serait relevé avec l’aide de la France.
On reprochait, du reste, à nos Français de servir la cause des opprimés en général, de vouloir, par exemple (contre le Coran), que les filles eussent une pari dans l’héritage paternel.
Si la renaissance orientale devait arriver, ce serait moins sans doute par l’association des Européens avec les races guerrières, que par leurs encouragements aux natifs du pays, bien autrement dociles que les Turcs et les Arabes.
Un ingénieur, chargé par le pacha de restaurer beaucoup de vieilles machines abandonnées, n’avait point d’ouvriers. Il prit, dit-il lui-même à un de mes amis, il prit de ces fellahs, qui, en moins d’un mois, se trouvèrent capables de l’aider et de travailler sous ses ordres.
Cette race rouge a été jadis l’élément civilisateur de la contrée, élément alors fort énergique, puisqu’elle domina les races qui l’entouraient, les jaunes, blanches et noires[80].