[80] Voy. les monuments de Ramsès II, dans Champollion, Lepsius, etc.
Les efforts des Français pour établir une justice égale[81] semblaient le commencement d’une rénovation, non de l’Égypte seulement, mais des races laborieuses d’Asie. En général, les maîtres, Anglais et autres, nous ont trop habitués à douter de la renaissance possible de l’Orient.
[81] Pour tout ceci, j’ai suivi (outre nos sources françaises, si connues) deux narrateurs orientaux, intéressants et instructifs. L’un est le syrien Nakoula, au service de l’émir des Druses. Il passa trois années en Égypte pendant l’expédition (traduit par M. Desgranges, 1839). Il observa beaucoup. Il prétend que Bonaparte avait le bras droit plus long que le gauche (le gauche apparemment était rétréci sur la poignée de l’épée ?). — L’autre est un ennemi de la France, un musulman du Caire (Abdurrahman Gabarti, trad. par Cardin, 1838). C’est un lettré qui, à douze ans, savait tout le Coran par cœur. Son ouvrage se répandit, et fut estimé, puisque le sultan Sélim III le fit traduire en turc. Il est assez curieux, surtout comme représentant des préjugés natifs, même chez un homme cultivé. Il est partout malveillant, mais généralement d’une malveillance contenue, timide. Avec tant de moyens de s’informer, il étonne parfois par ses méprises et ses ignorances. Il croit par exemple que si, chez nous, les filles héritent, c’est que la loi ne donne rien aux mâles et les exclut de la succession. Son livre est curieux comme le témoignage forcé d’un ennemi sur la douceur singulière de la conquête française et les égards, même imprudents, des nôtres pour les musulmans. Il dit entre autres choses que les Français, entrant au Caire, avaient d’abord demandé que tous livrassent leurs armes ; mais le peuple disant que c’était un prétexte pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs y renoncèrent et leur laissèrent leurs armes, qu’ils employèrent peu après contre nous. (Gabarti, page 28.)
Le consul anglais, M. Paton (1863) est bien plus Turc que les Turcs. Il ne cite de Gabarti que ce qui est contre nous, ne donne point les nombreux passages où le musulman avoue l’extrême douceur de la conquête. Il feint de croire que l’Égypte était vraiment encore au sultan, qui alors, dépossédé par les Mamelucks, n’osait y envoyer qu’un pacha annuel, lequel ne s’y montrait pas, et n’y était l’objet d’aucun hommage. M. Paton est parfois un peu étrange, il croit que la musique française est d’origine arabe (p. 210). Il affirme que la mer Rouge n’offrira jamais aucun avantage pour la navigation. (Paton, I, 229.)
CHAPITRE V
RÉVOLTE DU CAIRE, 21 OCTOBRE 98. — LA RÉNOVATION DE L’ÉGYPTE.
Si le Bonaparte d’Égypte eût été celui d’Italie, c’est-à-dire d’une prévoyance, inquiète et sévère, il eût senti que le désastre d’Aboukir ferait perdre la tête aux Musulmans, leur rendrait un orgueil insensé, et qu’ils méconnaîtraient la vraie situation. Elle n’était pas mauvaise en elle-même, malgré la perte de notre flotte. Bonaparte ne pensait pas à retourner de sitôt, il avait dit qu’il voulait se fixer en Égypte. C’est un fort bon pays, et qui, par les travaux que l’on faisait, pouvait nourrir le double, le triple d’habitants. Qui le pressait d’ailleurs, et qu’avait-il à craindre ? Ni les Anglais ni les Turcs, à coup sûr, avec une telle armée. Il devait souhaiter plutôt que les Anglais eussent la témérité de débarquer.
Quant aux Égyptiens, on les craignait si peu, que, même au Caire, où leur nombre les rendait dangereux, on leur avait laissé leurs armes. Ce qu’on avait à craindre, c’était leur ignorance et l’orgueil musulman qui pouvait leur faire faire à leurs dépens une inepte équipée.
Comment Bonaparte, défiant toujours, même cruel en Italie, ne vit-il pas cela ?
Il voulait à tout prix gagner les Égyptiens, et de l’Égypte se faire un point d’appui pour ses entreprises ultérieures. Cette politique intéressée était d’accord avec les dispositions de nos Français pour ces peuples enfants à qui ils croyaient plaire en se montrant hôtes aimables et bons camarades. Dans le narrateur musulman, Gabarti, quoique si peu ami, on voit parfaitement la facilité des nôtres, leur empressement bienveillant. Certain capitaine, dit-il, voulait que ses soldats marchassent par la ville sans armes. Il avait pris pour femme une Égyptienne du Caire. Son drogman avait été esclave à Malte et délivré par nous. Ce drogman tenait un café où l’on chantait à la française. Le capitaine y venait lui-même avec sa femme, et ce fut lui qui engagea les musulmans à faire les illuminations et les réjouissances accoutumées pour leur fête populaire d’Hussein[82].
[82] Gabarti, p. 72.