Les chefs de l’expédition donnaient l’exemple de la confiance. Le génie militaire ne se pressait nullement d’élever autour du Caire les citadelles qu’on avait projetées. Et le génie civil, occupé des travaux du Nil et de tant d’autres d’utilité publique qui auraient donné au pays une face nouvelle, avait besoin que, sur cela surtout, on consultât les hommes du pays. Cette nécessité dût conduire Bonaparte à appeler autour de lui une sorte de représentation de l’Égypte entière. Au 1er octobre 98, on réunit les envoyés des quatorze provinces, et pour la première fois, l’Égypte fut, si l’on peut dire, évoquée, consultée sur ses intérêts. Dans cette détermination, on reconnaît la supériorité de ceux qui entouraient, conseillaient Bonaparte, cette admirable élite où figuraient les Berthollet, les Monge, et celui que Bonaparte, plus tard, a nommé au premier rang parmi les fondateurs et législateurs de l’Égypte nouvelle, Caffarelli.

Ce grand homme, déjà illustre dans la guerre et dans la science, général du génie, et membre de l’Institut de France, quoique mutilé, continuait sa carrière militaire. C’était un officier de Kléber, dont il avait l’esprit héroïque, pacifique à la fois. Par son amour du bien, et ses vues de réforme universelle, Caffarelli ressemblait à Vauban. Rien ne lui était étranger. Larrey et Desgenettes nous disent qu’à sa mort il était occupé des améliorations de la chirurgie militaire.

Cependant, en dessous un mauvais esprit circulait. La confiance uniquement accordée aux anciens Égyptiens, nous valait la haine des autres races. Ce fut cette ancienne Égypte qui, par un cophte, président du tribunal civil, eut l’honneur de parler, et d’ouvrir l’assemblée.

Bonaparte croyait se concilier les musulmans, les turcs, les arabes, en les invitant à nos fêtes. A celle de la république, on vit exposés aux regards le Coran et les droits de l’homme. Mais les musulmans ne se laissaient point séduire. Ils virent avec déplaisir les Français assister à leurs fêtes. Ils en ajournaient certaines, sans doute les plus solennelles, ne voulant les célébrer qu’après notre départ. Mais, dit l’historien oriental, Bonaparte en fut averti par un traître, et il fit lui-même avec pompe les fêtes nationales du Nil et du Prophète ; il s’y rendit, y assista jusqu’à la fin[83].

[83] Gabarti, p. 39.

Cette marque de respect pour les croyances musulmanes, fit dire aux Anglais et aux Mamelucks que les Français sentaient leur faiblesse et bientôt quitteraient l’Égypte. L’Angleterre avait réussi à former contre nous une coalition nouvelle, elle y entraîna la Russie, puis la Porte.

On fit bientôt circuler un prétendu manifeste du sultan. Lui à qui les Mamelucks ne payaient rien qu’un hommage stérile, lui qui n’osait envoyer en Égypte qu’un pacha nominal, qu’il changeait chaque année, on le faisait parler en maître de l’Égypte. La proclamation, du reste habile, désignait la France comme ennemie de toute religion. Elle faisait parler le Directoire, prêtait à nos Directeurs des conseils perfides, astucieux, et, par une insigne calomnie, elle leur imputait le projet de détruire les villes saintes, la Mecque, Médine, Jérusalem. Elle finissait par la promesse d’une armée turque, et par l’appel aux armes.

L’ignorance où la plupart des nôtres étaient des langues orientales permit à la proclamation de circuler. Même sans dissimuler rien, du haut des minarets, les appels à la prière devenaient des appels à la révolte. Mais rien ne fut plus décisif que l’enquête faite par le gouvernement pour établir un cadastre régulier de toutes les propriétés (seul moyen pourtant de mettre quelque justice dans la répartition de l’impôt). On voit dans la Bible combien ces opérations, même les plus simples, les dénombrements, sont maudits du peuple, et réprouvés de Dieu.

Les grands propriétaires, quoique les plus atteints, ne se mirent pas en avant, mais réussirent à animer, soulever les petits, c’est-à-dire justement ceux à qui l’égalité, l’équité de la répartition auraient profité.

Dans la nuit du 29-80 vendémiaire, an VII (20-21 oct. 98), les dévoués se concertèrent. Il y avait les chefs naturels du peuple, trente cheiks, mais de plus les émissaires des Mamelucks ; enfin nombre de fanatiques, de cette populace qui partout vit des églises. Il fut convenu qu’au matin on empêcherait l’ouverture des boutiques pour qu’une foule allât protester contre l’enregistrement.