Ces habitudes, vieilles déjà d’un siècle qui dataient de la Régence, étaient-elles celles du caprice, de la simple sensualité ? Nullement.

Le cerveau, comme tout autre organe, a besoin d’une nourriture spéciale et qui s’adresse à lui. Dans nos climats blafards, si ennuyeux, de l’Occident, qui parfois, comme la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne, ont, dans le jour, une pleine nuit de brouillard, les excitants nerveux équivalent à la lumière et la remplacent. Le sucre, par exemple, dont la privation fut si sensible alors, procure les réveils de la force que donne l’eau-de-vie.

Au moyen âge, les ivresses mystiques, leurs illuminations purent les remplacer quelque temps. Mais dès 1300, 1400, les foules ne sentent plus le goût de l’hostie, réclament le vin, disent avec les Hussites : « La coupe au peuple ! » La sorcellerie y supplée et invente pendant trois, quatre siècles, d’étranges breuvages. Enfin, vers 1700, le café règne et les denrées coloniales. C’est le paradis du cerveau, un paradis non monastique et nullement oisif, mais très actif, plein de fécondité.

C’est l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, qui viennent au secours de l’Europe. Et bien à temps. Aux grands moments de trouble moral, il faut que la nature, n’importe comment, nous secoure. Au matin de Jemmapes, dans une froide matinée de brouillard, la Marseillaise tint lieu d’eau-de-vie, dit Dumouriez. En 98, à la veille de brumaire, cela ne suffit plus. Quelle tristesse ! Malthus et Grainville écrivent en Angleterre, en France, les évangiles du désespoir.

De Marengo à Austerlitz, en cinq années d’inaction, il y eut non seulement torpeur, mais un extrême affaissement, une défaillance du système nerveux ; on éprouvait un grand besoin de tout ce qui le remonte.

Et ce besoin ne se faisait pas sentir seulement en France ; l’historien Karamsine, écrit à Alexandre, avant 1811, combien la Russie est changée, et surtout la métamorphose qu’a opérée l’extrême développement du commerce de l’eau-de-vie[84], etc.

[84] Cette lettre a été donnée par M. Alex. Tourgueneff.

Ainsi, partout en Europe, le besoin des excitants nerveux et cérébraux était général. Le sucre, le café, l’eau-de-vie donnent à l’homme qui a besoin d’effort, au soldat et au travailleur, un renfort d’énergie, une force surprenante. On peut juger de l’irritation avec laquelle fut reçu le tyran maladroit qui voulut arracher cette coupe à toute l’Europe défaillante !

CHAPITRE XI
NAPOLÉON DEVANT LA POLOGNE (1807)

Deux choses poursuivaient Napoléon, malgré toutes ses victoires :