Sa folie, que je viens de caractériser, c’était de se constituer le geôlier de toute la terre, de contrarier toutes les nations en ce qui change le moins, les habitudes de chaque jour ;

Son péché, qui devait le mener à Sainte-Hélène, c’était d’avoir été le grand traître, non seulement en brumaire, mais antérieurement à Léoben, à Campo-Formio. Toujours il ménagea le despotisme, et l’Autriche, qui en était comme la forteresse en Europe ; à Léoben, à Austerlitz, où elle était par terre, il la releva. A son grand coup de foudre, Austerlitz, lorsque l’Europe reculait de stupeur, lorsque le czar ému prenait les routes de traverse, disparaissait à l’horizon, le grand moment était venu de tirer l’Aigle blanc de son tombeau, de le déployer derrière l’Europe pâlissante, de montrer à la Prusse, à l’Autriche et à la Russie, que leurs armées avaient pour arrière-garde un spectre.


« Même moment après Iéna ? » Pas tout à fait le même. Victoire moins éclatante. Puis, l’imprudence insigne d’enfermer le monde, l’orgueil insensé de croire pouvoir enserrer dans ses bras le globe tout entier, pour mieux en exclure les Anglais.

Il était tout à l’idée fixe qui lui cachait la route, et il ne vit pas même la Pologne soulevée pour lui. Et non seulement la Pologne prussienne, qu’il traversait, mais la plus lointaine Pologne. Il vint de la Lithuanie, de Vilna, malgré la distance et les obstacles de tous genres, l’horreur des boues profondes, si terribles en automne, il vint douze mille hommes qui voulaient combattre sous Napoléon.

Et cela ne s’arrêta pas. Ce fut le commencement d’une religion. J’en ai vu avec émotion la sublime et dernière extase dans Towianski, le prophète, dans Mickiewicz, le grand poète. Mais il faut reprendre de haut.

Jamais cœurs d’hommes ne battirent autant pour la France.

Ils prirent ses qualités, ses vertus, ses défauts, Versailles et le grand roi leur firent un mal immense. Mais dans leur naufrage même, l’espoir d’être secourus par nous les soutenait toujours, surtout lorsque le Directoire, La Réveillère-Lepeaux, offrit héroïquement alliance à tous les peuples qui s’émanciperaient (1796).

Alors à Paris même, deux Polonais, Trèmo, Laroche, eurent l’idée de créer une Pologne errante, associée aux armées de la France, qui les suivrait, combattrait avec elles. On n’avait pu démembrer que le sol. Mais l’âme de la Pologne, l’Aigle blanc, allait voler, mobile et affranchi.

La belle idée, si vraie, du Polonais Copernic, qui lança la terre dans l’espace, pour rouler à jamais, fut imitée ici.