Et même d’une défense assez malheureuse : ils venaient de perdre Dantzig, et la fin de ce siège donnait trente mille hommes de plus à l’armée de Napoléon. Les soldats russes, ennuyés, découragés et mal nourris, se voyant près de leur frontière, désertaient[88], chose rare, s’abritaient chez les paysans.

[88] Hardenberg, t. IX, p. 416.

Bénigsen, n’ayant plus Dantzig, au défaut de places fortifiées, s’était fait un camp retranché, très fort, à Heilsberg ; mais n’avait pu le garnir suffisamment de vivres. Alors, cet homme si prudent, adoptant une méthode tout opposée, fit un coup à la Souvarow, mit les Russes à même de montrer de l’audace.

Les deux armées suivaient en face les bords de deux rivières. Et Napoléon, contre son usage, et sans doute se conformant aux localités difficiles, faisait défiler les différents corps d’armée à d’assez grandes distances. Les Russes en voient défiler un, à peu près seul. Cela leur donne envie ; ils croient le prendre, se précipitent. C’était celui de Ney. Cet homme, si bouillant, montra un sang-froid extraordinaire, reçut fermement l’avalanche, fut secouru bientôt. Les Français à leur tour suivirent les Russes, mais furent repoussés avec perte du camp retranché d’Heilsberg.

Le lendemain, c’est Lannes que les Russes entreprennent d’enlever, assez étourdiment, ayant séparé leur armée, dont une moitié avait la rivière dans le dos. L’empereur ne pouvait croire à une telle témérité, nulle retraite que par les ponts de Friedland. Ney est lancé, et quoique la garde russe résiste et l’ébranle un moment, Ney et Dupont s’emparent de Friedland en flammes. Là un sauve qui peut général, un affreux pêle-mêle où nos ennemis s’écrasent en fuyant vers l’unique issue.

En tout vingt mille Russes hors de combat, avec dix mille Français.

Grand revers. Mais je crois qu’Alexandre s’en exagéra la portée. Il fit border maladroitement la rive de son Niémen par ses Tartares, ce qui aurait fait croire que la grande Russie était désarmée, puisqu’on avait recours aux faibles armes, arcs et flèches, de ces barbares.

Il avait montré à Austerlitz la même promptitude à se décourager. Ici, il était plus atteint. Les Anglais refusaient l’argent, et les six cent mille hommes de la milice russe n’avaient pu se lever.

Tous ces malheurs lui venaient de la source indiquée par Czartoryski. Appelé par la Prusse et invoqué par elle comme défenseur et comme arbitre de l’Europe, il s’était laissé entraîner par une influence personnelle, mais toujours avec peu d’efficacité. A Austerlitz, il était venu tard, et avait combattu avant d’être au complet. De même à Iéna, il n’était arrivé au secours de son alliée que fort tard, quand tout était perdu. Et ses deux grandes batailles d’Eylau et de Friedland n’avaient rien réparé ; au contraire, elles ouvraient la Pologne.

Irrité contre lui-même et de sa maladresse, il en voulait aussi à l’Angleterre, et même quelque peu à la Prusse, dont les malheurs avaient causé les siens. Enfin, il en était à cet état bizarre où l’on rejette violemment tout ce qui plut jadis, et où l’on aime moins ses amis que ses ennemis.