Et Napoléon même, voyant les siens fort sombres, s’associa à leur émotion, disant : « Quel fléau que la guerre ! » (Mot que le peintre Gros a traduit dans son beau tableau).

On pourrait dire que tous étaient hors de combat, de froid, d’horreur, incapables de bouger. Lepic, grenadier à cheval, homme de fer et gigantesque, cherchant encore le lendemain des ennemis à combattre, ne trouva guère que des Cosaques attardés. Donc on se déclara vainqueur, on resta maître de ce champ de cadavres.

Le soir, Napoléon invita à sa table les officiers de l’artillerie, qui l’avaient sauvé. « Quel lugubre repas ! » m’a dit l’un des convives. « Pour aller souper chez l’empereur, nous passions entre deux montagnes de corps, de membres mis en pièces, des bras, des têtes, hélas ! celles de nos amis. Personne n’avait faim, comme on peut croire. Mais ce qui dégoûta encore plus et mit le comble à la nausée, c’est que chacun, en ouvrant sa serviette, y trouva un billet de banque. »

« Telle était la délicatesse de l’empereur. Il nous payait comptant la mort de nos amis. On répandait que pour la prise de Dantzig, Lefebvre aurait eu un paquet de vingt-cinq millions. Et le soldat disait en voyant ces petits rouleaux : « C’est du chocolat de Dantzig. »

CHAPITRE XIII
FRIEDLAND (JUIN 1807). — DÉCOURAGEMENT D’ALEXANDRE

L’empereur Alexandre disait qu’il était né pour une condition privée. Et, en effet, les grands événements de son règne s’expliquent par sa vie intérieure, les fluctuations de son âme, qui toujours a nagé entre l’amour, le mysticisme.

Ce qui étonne dans cette âme allemande, où tout semblait devoir être nuancé, autant que nuageux, c’est la brusque finale que prennent parfois ses passions. Par exemple cette poésie romanesque, qui, de 1802 à 1807, l’asservit aux intérêts de la Prusse, et que ses jeunes amis (Polonais, Russes) lui reprochent courageusement dans la lettre (déjà citée) de Czartoryski, cette poésie finit tout à coup. On verra que dans son grand accord de Tilsitt avec Napoléon, il accepta, chose choquante, une dépouille de la Prusse.

Et cela, immédiatement après la bataille de Friedland. Étonnant changement moral qui aide à expliquer les événements militaires, étranges, précipités, obscurs.

Le Hanovrien Bénigsen, jalousé et haï des généraux russes, avait certes besoin que le crédit de la reine de Prusse durât encore[87]. Son crédit finissait. C’est ce qui le fit sortir du sage système de temporisation où il comptait d’abord « user, limer Napoléon ». Ajoutez que les Russes, dans leur orgueil, leur grand courage qu’ils avaient montré à Eylau, étaient indignés d’être réduits par cet Allemand à une position défensive.

[87] Il avait fait vœu pour elle, pour sa santé, la reine étant malade en ce moment. (Voir Fézensac.)