Quoi qu’il en soit, Bénigsen, se retirant toujours jusqu’au 7 février, se trouva le 8 devant les nôtres, entre Kœnigsberg et Eylau, fut forcé de combattre. Il avait détaché ce qu’il avait de Prussiens sous le général Lestocq pour couvrir une petite place. Ce qui étonne, c’est que Napoléon, pour la première fois infidèle aux principes qu’il avait jusque-là si magnifiquement démontrés, au lieu de se concentrer et de faire des masses, se divisa, détacha Ney pour courir après Lestocq et le petit corps prussien. Cela faillit lui être fatal. Car les Russes, avec un élan et une persistance admirables, ayant pris, repris plusieurs fois le village d’Eylau, anéantirent le centre de Bonaparte. De la division Augereau qui le formait, il resta à peine mille hommes. Les Russes, d’une ardeur héroïque, arrivèrent même au pied de l’éminence (le cimetière d’Eylau) où se tenait l’empereur. Il en fut étonné, s’écria : « Quelle audace ! »
Il avait avec lui l’artillerie de la garde, qui vomit tous ses feux. Et comme Bénigsen avait placé ses Russes en longues colonnes, chaque coup en emportait des files. Napoléon dut regretter alors d’avoir éloigné Ney.
Ici se place le curieux récit de M. de Fézensac, tout jeune aide de camp, à qui Napoléon confia la mission si urgente et si importante d’aller chercher au plus tôt Ney.
Cet enfant seul pour messager dans une nécessité pareille ! Le soir sur cette plaine neigeuse, et pleine de verglas, ne sachant le chemin, il n’ose dire à l’empereur (si redouté et toujours en colère) son embarras. Heureusement il a vingt-cinq louis ; il achète un cheval pour remplacer le sien, qui est fourbu. Heureusement il rencontre un officier qui sait la route. Heureusement il ne rencontre point de Cosaques.
Voilà la prévoyance de l’empereur, qui veut que la fortune le serve, sans qu’il y soit pour rien.
C’est déjà l’histoire de Waterloo, son peu de soin pour avertir Grouchy.
Mais Ney fut plus heureux. Le messager, à la longue arrive, le trouve et l’avertit. Il était temps. Déjà les Prussiens de Lestocq étaient arrivés au champ de bataille, en ligne avec Bénigsen, depuis quatre heures du soir.
La cavalerie française avait tourné la gauche russe. Ney, avec son élan ordinaire, décida la retraite de Bénigsen, qui, en bon ordre, se dirigea vers Kœnigsberg.
Grande leçon pour Bonaparte. Pendant qu’il attendait Ney, il ne fut sauvé que par les décharges rapides de l’artillerie de la garde, qui démolissait l’armée russe.
Il n’y eut jamais un plus funèbre champ de bataille. Tant de sang sur la neige ! Ney haussa les épaules, dit : « Tout cela pour rien ! »