Les grands seigneurs ont toujours été fort généreux pour les affranchissements. J’ai lu[86] un beau livre in-4o avec de belles gravures (imprimé en Italie) à la gloire d’un Czartoryski du dernier siècle qui avait affranchi 500 000 serfs.

[86] A la Bibliothèque polonaise.

D’autres, moins riches, ont voulu quelquefois suivre ce bel exemple. Mais les nouveaux maîtres de la Pologne ne le permettaient pas, prétendaient qu’ils s’adressaient aux masses pour les soulever. Voilà ce qui a retardé l’affranchissement chez la plus généreuse nation du monde.

Il ne faut pas être dupe des mots. La Pologne, avec des millions de nobles, était une démocratie. C’est ce que montre à merveille l’antipathie de Bonaparte pour elle. Il y sentait la liberté.

CHAPITRE XII
BATAILLE D’EYLAU (8 FÉVRIER 1807)

Napoléon dit une chose très juste qui explique les difficultés de cette campagne : « On ne compte que quatre éléments ; ces contrées m’en ont fait connaître un de plus, la boue. » Il est vrai que la Russie et toutes les contrées voisines vers l’ouest sont, aux saisons intermédiaires, printemps, automne, presque impossibles à traverser.

C’est là ce qui arrêta le plus la grande armée. Ajoutez-y le siège important de Dantzig, où il employait trente mille hommes. Ajoutez-y les propositions fallacieuses de l’Autriche, que le Corse Pozzo poussait fort à la guerre, mais qu’une insurrection des Polonais de Galicie eût bien embarrassée.

Alexandre, en guerre avec la Perse et la Turquie, demandait en vain aux Anglais un emprunt de cent vingt millions. Faute d’argent, les forces russes étaient paralysées. Le czar tenta en vain de donner à la guerre un effet religieux, un aspect de croisade, disant que Bonaparte avait prêché le Coran au Caire.

Comment le croire, lorsque parmi les généraux on voyait Benigsen, le célèbre assassin qui fit achever Paul. C’était un Hanovrien fort doux, dit madame de Choiseul. Fézensac, qui, prisonnier, mangeait à sa table, cite de lui un mot qui prouve et sa dévotion, et son attachement à la reine de Prusse dont le parti alors puissant à Pétersbourg le soutenait. Sans doute c’est par sa faveur qu’un Allemand, ainsi noté, fut nommé général en chef.

Comment Alexandre, cœur tendre, religieux, et qui croyait à l’intervention de Dieu dans les affaires humaines, risqua-t-il de confier son armée, la responsabilité d’une si grande guerre, à cette main sanglante qui depuis si peu de temps (cinq années seulement) avait commis ce crime ? On ne peut le comprendre.