Alexandre avait demandé un armistice. Napoléon négocia une entrevue.
Il espérait capter le czar, l’amener à tout prix au grand but qui faisait son rêve, sa passion : l’abandon de l’alliance anglaise, la fermeture du monde russe au commerce anglais.
Il comptait, à la lettre, envelopper, fasciner Alexandre, exercer sur lui ce prestige qui ne lui avait jamais manqué.
Il avait plusieurs choses qui eussent dû lui faire tort. Il était peu harmonique, dissonant, intempérant en gestes et en paroles, souvent emphatique, souvent trivial, comme l’a dit l’auteur de son meilleur portrait, M. de Pradt qui l’appelle : Jupiter Scapin[89].
[89] Madame de Rémusat parle à peu près de même, en faisant son portrait : « Bonaparte manque d’éducation et de formes ; il semble qu’il ait été irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur un trône où tout est permis… Les gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de prononcer. Dans sa bouche, j’ai vu l’italien perdre toute sa grâce. Quelle que fût la langue qu’il parlât, elle paraissait toujours ne lui être pas familière ; il semblait avoir besoin de la force pour exprimer sa pensée… » Mém., t. I, p. 104.
Et en effet, celui qui eût eu le sang-froid de l’examiner bien, sans penser à sa renommée, eût surpris par moments des tons faux, criards et vulgaires, qu’on ne trouve que dans les piètres comédiens.
Néanmoins, il avait conservé encore en 1807 ce caractère, ce don qui avait tant fait pour sa fortune, le mordant méridional.
Mais cette faculté lui était-elle propre plus qu’à d’autres méridionaux ?
Masséna, son égal pour les dons militaires, s’était de bonne heure assimilé à la France jacobine, et paraissait un rustre. Le béarnais, Bernadotte, était et paraissait trop un homme fin. Bonaparte eut une chose qui d’abord l’embarrassa fort ; il parlait au plus mal le Français, même l’Italien[90]. C’est ce qui fit croire d’abord à Barras, à Carnot, qu’il pourrait aller bien loin, et engagea à le favoriser. Il garda très longtemps ce bégayage.
[90] Ici, je ne puis m’empêcher de noter une observation juste et ingénieuse d’Alfred Michiels. C’est que le langage qui est pour nous une lumière, emprunte une certaine puissance du clair-obscur. Nous sommes bien plus sensible à une langue que nous ne savons qu’à moitié. Si nous la savons tout à fait, le charme, en partie, disparaît. L’étranger qui s’efforce à parler notre langue, trouve souvent, par impuissance même, des formes qui plaisent par le neuf et l’étrangeté. C’est ce qui arriva à Bonaparte, et même assez tard lui donna une originalité trompeuse, l’apparence d’un homme prime-sautier, de franchise énergique.