Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à Valence. Calvo imagina que si on pouvait amener le peuple à les massacrer, on pourrait par la même occasion assassiner Ricci.

Cela semblait assez facile. La populace de Valence n’y voyait qu’une juste représaille du grand massacre de Murat à Madrid. Un peu plus de 300 Français s’étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver, les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les protéger. Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.

Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélemy elle-même. Des gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à Valence. Les dévots massacreurs furent émus, et dès lors ne tuèrent plus sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, l’exécrable mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour les victimes, périrait lui-même. En effet, le lendemain, comme Ricci dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de Calvo qui amènent encore huit Français dans la salle, et les tuent aux pieds même des juges.

Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin ce terrible chanoine, et le 3 juillet, à minuit, ils l’étranglèrent dans la prison. Superbe coup d’audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi, dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.

On entrevoit par ce récit que les passions ultra-montaines se mêlaient fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les séparer[98].

[98] M. Hubbard, qui a vécu longtemps en Espagne et connaît ce pays, a bien marqué la part que les dernières classes du peuple eurent aux scènes violentes du soulèvement. A Valence, un vendeur d’allumettes fut un des principaux acteurs ; A la Corogne, un rempailleur de chaises. Mais ce qui frappe le plus dans le récit d’Hubbard, c’est son excellente remarque que, dans un pays si mal administré, les contrebandiers et les brigands étant, dans tous les temps, comme une classe, une profession presque avouée, l’élan général vers la vie libre et irrégulière de la guerre de l’indépendance fut une chose peu surprenante, une émancipation des ennuis de la vie sédentaire, dont les jeunes gens s’empressèrent de profiter. L’insurrection semblait le retour à la vie naturelle de l’Espagne.

Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de toutes les villes d’Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui, par deux fois, arrêta l’ennemi.

L’Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance quelque hétérogène qu’elle fût, libérale et papiste, soufflée des moines, assistée des Anglais, fut d’un encouragement universel. L’Autriche s’éveilla et obligea Napoléon à diviser ses forces, à partager son effort.

CHAPITRE IV
L’EXPIATION. — REVERS DE NAPOLÉON A BAYLEN ET CINTRA (1808)

L’illustre général Foy, orateur et historien, a lui-même jugé sévèrement son Histoire si brillante, en ne l’achevant pas. Défenseur de l’armée devant le parti qui était revenu triomphant avec l’ennemi, il lui fallait un grand courage, une ferme vertu pour ne pas tomber dans l’excès d’indulgence envers ses camarades.